OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La Suède, première “puissance musicale” du monde http://owni.fr/2011/05/29/la-suede-premiere-%e2%80%9cpuissance-musicale%e2%80%9d-du-monde/ http://owni.fr/2011/05/29/la-suede-premiere-%e2%80%9cpuissance-musicale%e2%80%9d-du-monde/#comments Sun, 29 May 2011 10:29:36 +0000 Martin Untersinger http://owni.fr/?p=64832 Article initialement publié sur OWNImusic. Retrouvez le dossier dans sa totalité sur 60ème parallèle, un blog créé pour l’occasion.

En 1996, un chercheur suédois montrait [en] que la Suède était, juste derrière les États-Unis et la Grande-Bretagne, le troisième plus grand exportateur de musique du monde. L’année dernière, deux jeunes chercheurs américains se sont à nouveau penchés sur la question. Méthodologie différente, mais constat similaire [en] : rapportées à son PIB, les exportations musicales du pays font de la Suède la première “puissance musicale” du monde.

En 2010, un Suédois devenait [en] le premier compositeur à surpasser les mythiques Beatles, en plaçant simultanément quatre de ses chansons dans le top 100 du Billboard américain.

Depuis une petite dizaine d’années, des musiciens comme The Radio Dept, The Hives, Peter Bjorn & John, Lykke Li ou autre The Knife s’attirent les louanges tant de la presse musicale spécialisée que des blogs, et enchaînent de gigantesques tournées asiatiques, nord-américaines et européennes.

En 2002 naissait The Pirate Bay, site suédois de partage de fichiers “torrent”, devenu depuis la bête noire de tout ce que le monde compte de majors du disque. Quatre ans plus tard, c’était au tour de Spotify de voir le jour. Cette start-up de streaming musical est aujourd’hui en passe de réussir le pari fou : faire payer les internautes pour de la musique.

Ce ne sont que quelques-uns des nombreux indices qui m’ont poussé à aller voir de plus près ce qui se trame dans ce petit pays du Nord d’à peine 9 millions d’habitants. Le succès de la musique suédoise n’est-il du qu’au hasard ? À un effet de mode ? Comment peut-on expliquer un tel succès ? Est-il d’ailleurs si important qu’on le dit ?

La musique jette une lumière crue et singulière sur l’âme d’un peuple et d’une société. De toute part, on loue le modèle suédois, protecteur et efficace. Aujourd’hui, ce modèle se fissure : l’arrivée inédite de la droite au pouvoir, la montée du racisme et la remise en cause de l’état-providence sont autant de facteurs qui ébranlent ce qui faisait la Suède depuis 70 ans.

Durant deux semaines, j’ai plongé dans un pays parcouru de tensions et de soubresauts et tenté d’interroger le lien fertile entre une ville, un pays, et la musique de ceux qui les habitent. Quatorze jours d’immersion dans une des scènes musicales les plus vivantes et excitantes d’Europe, sous le 60e parallèle.

Lire le reportage dans son intégralité, sur le blog dédié.

Interview de Gunilla Norén, programmatrice musicale de l’Institut Suédois

Gunilla Norén, qui habite en France depuis 13 ans, s’occupe de tout ce qui relève de la musique à l’Institut Suédois de Paris, mais aussi des projets liés au design, ainsi que de la communication et des relations presse de l’Institut. Elle organise notamment le festival ÅÄÖ, une série de concerts parisiens entièrement dédiés à la musique suédoise.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur le festival ÅÄÖ ?

Je coordonne le budget global et je gère la programmation en partenariat avec les salles de concert. On a fait la première édition fin septembre 2009. Le succès est allé en augmentant mais c’est normal, nos ambitions pour la première édition ainsi que notre budget étaient moindres. On a quand même eu 750 places vendues sur 900 possible. Pour la dernière édition on a demandé à deux nouvelles salles de participer, on a travaillé avec une agence de promotion, on a mis plus d’argent sur la promotion et sur la programmation. 1800 personnes sont venues en tout : 4 soirées étaient complètes, et la 5e, pourtant un lundi affichait une jauge de 280 places vendues sur 330 places possibles.

Comment ça se fait que ce festival a aussi bien marché, il y a un attrait de la musique suédoise en France ?

La Suède en général est en vogue depuis une dizaine d’années et les valeurs suédoises sont des valeurs qui commencent à exister en France. On trouve un miroir de la France dans la Suède. Je ne pense pas que ça va durer éternellement non plus, c’est un effet de mode. Mais depuis une dizaine d’années, la Suède est très appréciée par les Français, surtout pour sa culture contemporaine. Pas pour notre patrimoine, notre théâtre, notre architecture, on est pas comme l’Allemagne ou l’Italie qui peuvent jouer sur leurs patrimoines. Nous, nous misons tout sur la création moderne. On a certes de grands écrivains et de grands peintres, mais ils n’ont pas été aussi internationalement connus, parce qu’on était un petit pays du Nord. Aujourd’hui c’est différent, on voyage plus facilement. On était surtout un pays de paysans, avec une petite élite, une bourgeoisie très forte.

Vous avez le sentiment que les artistes suédois aiment la France ?

Les artistes suédois adorent Paris. La France en général, mais Paris c’est Paris! C’est très difficile de venir à Paris si on est pas soutenu. La France est connue comme un marché musical très compliqué à percer, contrairement à l’Angleterre et l’Allemagne ou on a beaucoup plus de facilité à pénétrer le marché.

Vous jouez ce rôle de promotion, vous avez déjà eu le sentiment d’avoir aidé un artiste suédois ?

Je vois que les artistes programmés en 2009 ce sont des artistes qui ont pu distribuer des CDs l’année suivante en France. Mon action n’est pas la seule raison, mais elle a participé. Ça a permis aux artistes de rencontrer des personnes importantes à Paris. Sinon il aurait fallu faire venir ces dernières en Suède.

Est-ce qu’il y a eu une évolution ces 5 dernières années dans l’attrait des Français pour la musique suédoise ?

J’ai l’impression qu’il y avait une certaine curiosité avant que je ne commence à m’occuper de la musique, il y a 3 ans. Après, ma stratégie c’est de faire de ce lieu un lieu où on sait qu’il y a une offre musicale de qualité et être un partenaire crédible pour les autres acteurs. Presque toutes les semaines il y a un concert d’artistes suédois à Paris !

Comment ça se fait qu’il y en ait autant ?

Montys Loco au Point Éphémère, festival ÅÄÖ 2009.

Je pense que c’est parce qu’il y a une qualité de l’offre. En Suède, on a vraiment de très très bons musiciens. La musique fait partie de notre quotidien, un peu différemment de la France. La musique est présente par tradition : à Noël, pour boire. Elle est très présente de manière générale : on est pas embarrassés si on chante mal. Les chorales à l’école, tout le monde y participait. On a des possibilités d’apprendre un instrument : tous mes amis, pourtant de classes moyennes, apprenaient un instrument. On a des cours de musique à l’école, pas seulement la flûte à bec : le piano, la guitare, la batterie, et on chantait les Beatles ! La musique fait partie de la culture en général.

En France il y a une culture générale très développée, plus développée comparativement, on apprend plein de choses. J’ai l’impression qu’en Suède on apprend plus à pratiquer. On a aussi des journées scolaires beaucoup moins longues, on a plus de temps pour les activités extra-scolaires, du coup on a le temps pour apprendre un instrument, monter son groupe de musique. Les Hives viennent d’une toute petite ville, ils disent que la raison pour laquelle on fait de la musique c’est qu’on ne voulait pas faire de sport, et dans notre ville c’était les deux seules options pour faire quelque chose.

J’ai l’impression qu’il y a une différence avec la France, en Suède beaucoup de groupes sont formés dans de toutes petites villes, alors qu’ici les groupes viennent de Paris, de Bordeaux, de Rennes…

C’est sans doute aussi parce qu’en Suède la classe moyenne est très répandue, il n’y a pas de différence entre ville et campagne comme en France.

L’éducation musicale en Suède est-elle vraiment importante ?

Depuis les années 90 on a fait beaucoup de coupes budgétaires du début des années 90, notamment dans l’offre de formation musicale. Quand j’étais petite les cours d’instruments étaient totalement gratuits, maintenant ça coûte un petit peu.

C’est plus facile de tourner et d’enregistrer un album en Suède ?

Non c’est très difficile de tourner en Suède parce qu’il y a très peu de salles. C’est peut-être ça qui pousse les artistes vers l’extérieur parce qu’ils ne pourraient pas survivre avec les salles qu’il y a en Suède. On est élevés comme ça, on a l’habitude de prendre une année sabbatique à l’étranger après le bac, on part aux États-Unis pendant le lycée, on connait tous des gens qui l’ont fait. Deux ou trois de mes meilleur(e)s amis ont passé une année aux États-Unis au moment du lycée. C’est complètement normal pour nous de partir à l’étranger, découvrir le monde. Parce qu’on a pas comme la France, qui est un peu victime de son succès, les Alpes, la Côte-d’Azur, la Corse, les Pyrénées, l’Atlantique… Si nous on veut être sur d’avoir du soleil, on prévoit une semaine quelque part. Il y a cette curiosité par nécessité et aussi parce qu’on apprend des langues étrangères très tôt. On a des émissions anglaises, on a beaucoup de films d’autres pays, toute la société est axée sur l’export des produits, pour ça il faut une école adaptée.

Articulation entre économie, éducation et musique importante ? Il faut une économie ouverte, donc une école ouverte sur le monde, donc tout le monde est ouvert un petit peu sur le monde ?

Je ne pense pas que ce soit LE facteur, mais ça participe.

Globalement, est-ce que les aides de l’État sont importantes ?

Oui bien sûr, mais par exemple, pour le Bureau Export France, il y a 50 personnes. En Suède, le même organisme n’emploie qu’une seule personne. Comparativement, on ne fait pas grand chose.

Le succès de la musique suédoise est pas du à un effort de l’État à l’intérieur du territoire ?

Si : je pense que le fait qu’il y ait beaucoup de musiciens, c’est en partie grâce à une politique étatique d’accès à la culture. Mais je ne pense pas que la Suède travaille beaucoup pour aider l’export. D’autres pays, c’est l’inverse, comme en France, qui aide davantage à l’export qu’à la pratique de la musique.

La société suédoise est un petit peu rigide, carrée, ça poussait les musiciens et de manière générale les artistes à produire quelque chose. Est-ce que vous partagez cette idée ?

Peut-être. Parce que chez nous le chaos n’est pas apprécié, alors qu’ici on dit souvent que le chaos participe à la création.

Est-ce que vous pensez qu’il y a un son suédois ?

C’est une question très difficile. Pour moi Phoenix est un groupe très français par exemple, mais il n’y a pas de son français. Daft Punk, c’est french-touch, mais ça pourrait aussi bien être américain ou anglais. C’est donc difficile à dire et surtout de généraliser parce que Anne Brun elle a des airs américaines, c’est très difficile à dire qu’il y a un air suédois. Si on les regroupe tous, on peut se dire qu’il y a un énorme attachement à la mélodie, qui a ses racines dans la tradition folklorique qui a toujours été très mélodieuses. C’est très attachant pour moi et on peut la retrouver dans la musique suédoise. Peut-être aussi un côté plus mélancolique, mais toute la musique suédoise n’est pas mélancolique ! Mais dans la folk ou la country américaine, c’est pas gai non plus !

Une autre caractéristique de la musique suédoise, c’est la forte présence des femmes leaders de groupe, qui est un peu plus prononcée qu’ailleurs.

La fameuse égalité homme-femme ?

Je pense que ça a fait ses preuves et que les femmes osent être celles qui créent. C’est un raccourci, je sais, mais je trouve qu’on éduque les petites filles à être celles qui prennent soin, et pas assez à elles, en tant qu’artistes, créatrices. Il peut y avoir quelque chose là dedans.

Une autre particularité qui me vient à l’esprit, c’est que il y a un créateur, une créatrice, et des musiciens autour qui changent : Nina Kinert, El Perro Del Mar, Anne Brun, Rebekka Karijord, tout ça ce sont des artistes dont le groupe change. Il y a aussi beaucoup d’artistes qui participent aux albums des autres : Ellekari, qui joue dans The Tiny, va aller chanter sur l’album d’Ane Brun, qui va aller chanter sur l’album de Nina Kinert. C’est une scène, un petit monde qui travaille ensemble.

On m’a beaucoup dit que les Suédois aimaient les nouvelles choses…

On adore les tendances. On est très doués pour adapter, pour mettre en place quelque chose auquel on adhère. C’est très anglais aussi, quand quelque chose est hype, hop ! Tout le monde l’adopte. Alors qu’en France, c’est plus « rouillé ». mais l’effet est beaucoup plus long, c’est aussi pour ça que c’est difficile de rentrer dans le marché français. La Suède fonctionne un peu comme l’Angleterre, avec des choses très hype et la semaine d’après on est déjà passés à autre chose.

En Suède il y a un mot qui a une connotation très très positive, qui est « unsvensk ». Ça veut dire « non-suédois », ça veut dire que tu es quelqu’un de cool, de créatif, d’original. Tu sors du lot, c’est bien, quand il s’agit de ta déco, du fait que tu as un comportement qui est lié aux tabous, que tu oses dire des choses…

Il y a quatre moyens de consulter ce reportage. Lire le long article principal, se laisser guider dans une Streetinterview ou consulter toutes les interviews réalisées…

Image CC Flickr klaraf ; emckinstry ; prettyuglydesign ; djenvert

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La scène suédoise sous l’oeil de Julien Bourgeois http://owni.fr/2011/03/24/la-scene-suedoise-sous-loeil-de-julien-bourgeois/ http://owni.fr/2011/03/24/la-scene-suedoise-sous-loeil-de-julien-bourgeois/#comments Thu, 24 Mar 2011 14:34:29 +0000 Martin Untersinger http://owni.fr/?p=31282 Julien Bourgeois a 30 ans. Photographe depuis 2004 il est tombé amoureux de la Suède et de ses musiciens. Fasciné par la variété et le nombre d’artistes passionnants venus de ce pays Scandinave, il a décidé d’aller rencontrer ces artistes dans leur pays natal, et de les photographier dans un lieu qui leur était cher, dans lequel s’inscrivait leur démarche artistique. Un projet un peu fou…

Mais voilà, tout autant fasciné que lui par la vivacité et la qualité de la scène suédoise, j’ai moi aussi décidé d’aller rencontrer, en plein milieu du rude hiver suédois, ces artistes qui donnent à la pop contemporaines quelques unes de ses lettres de noblesse. Avant de pouvoir lire ce reportage sur OWNImusic, il était normal d’aller poser à Julien quelques questions…

Peter, Björn & John (c) Julien Bourgeois

Est-ce que vous pouvez vous présenter, vous et votre parcours ?

J’ai commencé par faire de la peinture, j’ai fait deux ans de beaux arts après mon bac à Dunkerque. Très vite l’enseignement de l’art assez figuratif m’a frustré. Je n’ai pas trouvé la technique que j’aurais aimé qu’on m’enseigne. Mais j’y ai découvert la photo : j’ai préparé les concours pour aller à l’école nationale de photo à Arles. J’y ai passé trois ans, j’ai terminé en 2004 et depuis je vis à Paris. J’ai commencé presque directement à faire du portrait, j’ai contacté quelques musiciens…

Vous avez tout de suite été attiré par la musique ?

Oui j’ai toujours été fasciné par la musique. J’achète des disques et je pouvais passer des heures à écouter de la musique, mais toujours en regardant les pochettes.

Il y avait déjà ce lien entre le visuel et la musique ?

Oui il y avait vraiment ça. J’étais très mauvais musicien. Quand j’étais ado j’avais un groupe, mais c’était juste pour s’amuser, j’ai jamais eu vraiment l’envie ni la capacité d’écrire des mélodies, je vois plus des images que des sons.

Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur la Suède ?

C’est arrivé depuis mon diplôme jusqu’à maintenant. En travaillant avec pas mal de musiciens j’en ai rencontré quelques uns qui étaient suédois. L’institut suédois, à l’époque le centre culture suédois, faisait beaucoup de concerts, beaucoup de musiciens y jouaient. J’ai commencé à avoir des liens avec eux parce qu’ils me voyaient souvent dans les parages et je travaillais souvent avec des musiciens qu’ils défendaient.

Ça s’est passé comment, comment ce projet a-t-il commencé ?

Je discutais avec un ami journaliste qui me disait « j’aimerais faire un livre avec tes photos ». Je suis trop jeune pour faire une rétrospective (rires), mais l’idée du livre c’est un espace qui m’intéresse beaucoup, bien plus que l’exposition par exemple. Je me suis dit que ce serait intéressant et j’ai commencé à faire des listes d’artistes qui m’intéressaient. Je me suis rendu compte qu’il y avait peut-être 50 % de suédois. Ce qui était très mystérieux. Ce livre est parti de là, je voulais comprendre pourquoi il y avait autant de suédois qui m’intéressaient alors que je connaissais pas grand chose de ce pays. Ça restait un peu mystérieux, un pays enneigé et vague et c’est tout. Le projet est parti de là.

Vous avez contacté l’Institut Suédois et vous leur avez dit : je veux faire ce projet ?

Même pas. J’ai décidé que je ferai ce projet, j’avais économisé un peu pour le faire, je suis parti une semaine, j’ai pris quelques contacts avec des musiciens là-bas. Je suis parti 5 jours en mars dernier et le projet a été super bien reçu, les musiciens étaient d’accord pour participer. Je connais les gens de l’Institut Suédois de Paris à qui j’en avais parlé quelques jours avant de partir. C’est de là que tout est parti. Le livre je suis à la moitié du boulot porur l’instant.

En deux mot, ça va consister en quoi ?

Des images et des textes mais plus images, ce sera avant tout un livre de photos. Je demande aux musiciens de me montrer un endroit qui les inspire, qu’ils aiment, qu’ils ont envie de me montrer, de partager, pour essayer de comprendre le lien qu’il y a entre la Suède et puis tous ces musiciens. Pourquoi autant de musiciens, pourquoi est-ce qu’il y a de la musique parfois aussi pointue, mais qui s’exporte aussi bien… C’est assez curieux et très intriguant.

Avant de partir en Suède en mars, vous n’y aviez jamais été ?

Pas du tout. Je connaissais pas grand chose de la Suède, à part ce que Peter avait pu me raconter. En plus, il a un rapport assez particulier avec son pays, puisqu’il n’y habite plus depuis plus de 10 ans. Ce qu’il m’en racontait, c’était quelque chose d’exotique même pour lui.

Qu’est-ce qui ressort principalement de votre travail ? Est-ce que vous avez déjà un début de réponse pour expliquer pourquoi autant de groupes suédois s’exportent ?

J’ai déjà des éléments de réponse, puisque c’est une question que je leur pose à tous ou presque. Chacun a à peu près sa réponse. Il y en a beaucoup qui se recoupent. Pour beaucoup, leur pouvoir d’exportation vient de leur maîtrise de l’anglais ce qui est le plus évident. Les Suédois sont également assez fondus de nouveautés, ils aiment ce qui vient de sortir. La musique est aussi dans cette idée-là depuis quelques années : on recherche toujours le nouveau groupe qui va sortir, du coup les suédois sont très attentifs, toujours à la recherche du nouveau groupe. Du coup, il y a beaucoup de nouveaux groupes qui sortent parce qu’ils espèrent profiter de cette dynamique. J’ai trouvé aussi une grande cohésion de la scène musicale suédoise, tous les musiciens se connaissent.

Pendant longtemps la scène suédoise a été une communauté qui a pensé par le « nous » et pas par le « je » du coup tout le monde s’entraide. Si on regarde les notes de pochettes, tout le monde joue sur les disques de tout le monde. Je l’ai ressenti aussi en les contactant : quand j’en photographie un, il me met en relation avec un autre, et ainsi de suite. La scène est très liée, d’abord parce que c’est un petit pays mais aussi parce que les gens ne se tirent pas dans les pattes.

Mai (c) Julien Bourgeois

Il y a une certaine émulation ?

Oui, vraiment, je le ressens comme ça. Bien sûr, il y a des gens qui ne s’aiment pas entre eux, mais je pense que cette solidarité est très spécifique à la Suède.

C’est peut-être du au fait que le pays est petit ?

En tout cas il y a une scène beaucoup plus importante quand on la compare au nombre d’habitants. C’est énorme ! Tout le monde a fait de la musique quand ils étaient petits, je pense qu’il y a plus de musiciens en Suède qu’en France par rapport à la population.

Il y a une vraie différence en termes d’éducation musicale ? Elle est plus présente ?

Oui. Presque tout le monde apprend un instrument quand ils sont jeunes. Même si c’est juste le chant, ils apprennent à maitriser la musique. Ne serait-ce que les chants de Noël, tout le monde chante il n’y a pas de pudeur à chanter. Ça n’a pas l’air d’être aussi fastidieux que notre approche de la musique, qui est de marteler du solfège. C’est une approche assez naturelle qui je pense les prédispose à monter des groupes. Beaucoup de musiciens me disent que quand ils étaient jeunes, c’était le sport ou la musique : soit on fait du foot soit on monte des groupes. Donc certains deviennent footballeurs, d’autres musiciens !

Est-ce que vous pensez qu’il y a des facilités, en termes pratiques, d’être musicien en Suède ? Davantage qu’en France ?

Il y en a eu. Je pense que ça changé. Il y a eu beaucoup d’aides aux groupes pour avoir des locaux, pour répéter, il y a 15-20 ans. Tiens, fais de la musique, tu peux aller t’acheter des instruments, monter ton groupe, tu as un local pour répéter. Je pense que ça a développé beaucoup puisque ça correspond à la scène actuelle, les gens qui ont bénéficié de ça correspondent à ceux qui émergent maintenant ou qui ont émergé il y a 5 ans.

Il n’y a plus cette politique ?

Ça a été restreint et je pense que ça va l’être un peu plus encore parce que politiquement ça se resserre.

Est-ce que le caractère lisse, codifié, très normé de la société suédoise pousse les gens à s’exprimer, à extérioriser différemment, avec la musique ?

C’est vrai que vouloir sortir du carcan est un aspect qui doit susciter des vocations d’artistes. Je connais un peu le Japon, qui est encore plus fermé que ça, et qui du coup favorise des trucs complètement fous. La Suède a ce côté là, à une moindre échelle parce que ce n’est pas aussi fermé. Mais à mon avis ça pousse les gens à s’exprimer aussi. Ça a poussé aussi l’apparition d’Internet, de l’individualité, pouvoir se mettre un peu plus en avant.

Ils sont un peu tiraillés depuis quelques années. Est-ce que c’est la société qui prime sur la personne, alors que le monde fait que j’ai envie d’exister en tant que personne ?

Ce tiraillement se ressent, les gens ont vraiment envie de l’exprimer.

Est-ce que cet ancrage dans le territoire au sens physique du terme, même la situation géographique, le fait qu’il fasse très froid en hiver a une vraie influence sur la musique ?

Certains me disent que oui, que la Suède, comme depuis quelques années tous les pays nordiques, développe beaucoup de musique, d’art, parce qu’ils n’ont que ça à faire pendant 6 mois de l’année. D’autant plus qu’ils ont une culture musicale, c’est naturel pour eux d’aller vers la musique. Du coup, ça les amènerait dans cette direction, certains me l’ont dit en tout cas. Ça se confirme dans d’autres pays comme l’Islande, le Danemark ou la Norvège.

Pour certains ça ne joue pas du tout ?

Certains m’en ont jamais parlé, certains composent aussi bien l’été que l’hiver, d’autres voyagent beaucoup donc composent en voyageant.

Est-ce que le fait qu’ils aient de plus en plus de succès, qu’ils exportent, qu’ils tournent dans le monde entier, tout ça ne les éloigne-t-il pas un peu de la Suède ?

Jens Lekman ne vit plus en Suède depuis quelques années maintenant, presque 5 ou 6 ans. Un moment il en a eu marre de la scène suédoise, d’être estampillé suédois. Il est parti à New York, maintenant il vit en Australie, mais il revient en Suède ne serait-ce que pour enregistrer ses disques.

Il y a quand même ce lien…

C’est un lien un peu étrange, entre la répulsion et l’attraction. En tout cas il y revient. C’est un peu comme revenir chez soi, dans sa famille : on a la famille qu’on a on choisit pas, comme un pays. Parfois on a besoin d’y revenir, ne serait-ce que pour se dire : ‘je suis bien où je suis’ ou plutôt ‘ça me fait du bien de revenir aux sources’. Il y a plusieurs cas de figures, mais je pense que ceux qui se sont exportés reviennent quand même régulièrement.

C’est aussi un trait suédois que de vouloir partir…

C’est ce que Jens Lekman me disait : ce qui a pas mal changé en Suède c’est que les musiciens n’avaient pas honte, mais ils ne criaient pas sur les toits qu’ils étaient suédois. Leurs références étaient essentiellement américaines et anglo-saxonnes, être suédois n’était pas quelque chose dont il étaient spécialement fiers. Ils se sont mis à faire de la musique sans avoir honte et sans revendiquer spécialement des influences outre-Atlantique, et petit à petit ils ont commencé à se dire : ‘c’est chouette d’être suédois’, ça leur va bien finalement.

Ils ont toujours eu, même historiquement, cette impression d’être tout petit à côté de grands. Ça se ressent aussi dans l’art, dans la peinture, ils ont une culture artistique très tardive. La musique est assez révélatrice de ça aussi, le fait qu’ils s’exportent beaucoup depuis quelques années, ça montre qu’ils commencent à vouloir montrer leur « suéditude ». Je crois que ça a été un gros changement à ce niveau depuis quelques années.

Vous dites suéditude… Est-ce qu’il y a un son suédois ?

Je dirais que c’est la place que prennent les arrangements, en tout cas dans la scène pop indie : c’est à la fois très produit, je ne dirais pas lisse, mais presque. On recherche de la beauté, quelque chose de très proche du sentiment.

La Suède a eu très vite un accès très important à internet, qui s’est propagé très vite, est-ce que ça a eu un impact sur la musique ?

C’est certain. Ça a eu un impact sur la musique, surtout pour la faire connaître en dehors des frontières. J’ai l’impression qu’à un moment donné la reconnaissance musicale est venue presque plus de l’étranger que de la Suède, ce qui a fait que la scène a pu s’exporter dans le monde et « s’auto-apprécier » après ça. Je pense qu’ils ont eu besoin de la reconnaissance de l’étranger, ce qui est venu par l’Internet.

On parle beaucoup de la fin du modèle suédois. Est-ce que ça a un impact, ce changement sociétal ? Vous n’avez peut-être pas assez de recul puisqu’il faudrait être là depuis 15 ans… Mais est-ce que les artistes en parlent ?

Certains en parlent. J’en ai vu beaucoup très choqués par les résultats des dernières élections [qui ont amenées, une vingtaines de députés xénophobes au Parlement, ndlr.], je pense qu’ils ont du mal à comprendre. En étant des artistes dans un pays historiquement de gauche je pense qu’ils ont vraiment eu du mal à comprendre ça. Mais je ne sais pas quelle influence ça a sur la musique. Globalement ce ne sont pas des gens très engagés dans leur musique, ce qui ressort surtout c’est les sentiments, c’est d’exprimer ce qu’ils ressentent. Politiquement, je ne ressens pas beaucoup d’engagement politique dans la musique.

Il n’y a pas cet engagement politique de la musique comme il peut exister en France ?

Exactement. J’ai pas vraiment trouvé, bon peut-être que depuis quelques années tout allait assez bien en Suède, il n’y avait pas besoin de monter au créneau. Peut-être que ça va changer, c’est intéressant de voir les évolutions dans quelques années, si ça se retrouve dans la musique.

Nina Kinert (c) Julien Bourgeois

Est-ce que vous avez eu l’impression que les musiciens suédois utilisaient comme influence des choses suédoises et pas seulement anglo-saxonnes ?

Ils utilisent quelques trucs suédois, justement ce côté chorale qui apporte beaucoup aux arrangements, soutenir la mélodie avec beaucoup d’instruments, construire vraiment quelque chose autour de la mélodie. J’en parlais avec Peter Van Poehl qui me disait qu’il essayait souvent de trouver des arrangements proches des chœurs de l’armée du salut, des chants de Noël qui sont pour lui une grand inspiration, qui ne se retrouvent pas tels quels dans sa musique mais qui sont pour lui une base de travail.

Est-ce que vous pensez qu’il y a une mode de la pop suédoise ?

Oui je pense qu’il y en a une. Je pense que dans quelques mois ce sera le climax. On en entend de plus en plus parler et du coup c’est l’effet boule de neige, les gens s’y intéressent et commence à y trouver une pépinière d’artistes incroyable. Il y a même des labels qui vont chercher leur musique là-bas. La Suède est devenue un pays où trouver des talents. Un label français comme Fargo va chercher des artistes suédois pour signer du folk, comme ils signeraient des américains, pour à peu près la même musique d’ailleurs.

A propos des labels, il y en a beaucoup ? Qu’est-ce que vous pensez du travail de labels suédois comme Sincerely Yours ou Labrador ?

Ils sont assez bons, ce qui est intéressant aussi c’est que depuis quelques temps chaque artiste monte pratiquement son label pour sortir leur album, leur propre album. C’est assez symptomatique de la musique en Suède actuellement : beaucoup d’artistes ont trouvé un moyen de faire vivre leur musique en faisant des petits labels, en s’aidant beaucoup pour enregistrer les disques de chacun et en se refilant des plans pour exporter leur musique. Par exemple Almost Music, une boîte de promo française qui a aussi un volet label, a sorti beaucoup de suédois, soit qu’elle représente en tant que label soit juste en promo, grâce au bouche à oreille, les artistes suédois se disent ‘tu veux sortir ton disque en France ? Va parler à untel et ça ça marche très bien’.

Ils ont de bons relais en France ?

Oui, et entre eux il n’y a pas le côté ’si je lui donne le plan, ça va me passer sous le nez’. Ils sont assez partageurs malgré tout, ce qui apparemment est une force puisque ça a l’air de marcher comme ça.

En sortant un petit peu de l’indie, il se trouve que beaucoup de popstars mondiales ont recours à des suédois. Des gens comme Red One, Max Martin ont écrit une bonne partie des chansons de Lady Gaga ou de Britney Spears. C’est un volet complètement différent mais ça a peut-être les mêmes racines ?

Ça a les mêmes racines, ça vient aussi du fait qu’ils sont à fond dans les nouvelles technologies, à la pointe de tout ! Du coup même pour tout ce qui est de la pop variété ils vont savoir quel arrangement faire pour être au top. Du coup, les américains vont chercher leurs producteurs en Suède. On a eu la « French Touch » à un moment donné…

Est-ce qu’il y aurait une Swedish touch ?

Apparemment il y en a une, mais elle est peut-être moins évidente…

Moins incarnée aussi ?

Voilà. Ce qui est intéressant c’est que la Suède est le troisième pays exportateur de musique mais si on demande à quelqu’un dans la rue de citer un groupe suédois, il ne saura pas !

Alors qu’il y a des choses extrêmement connues…

Tout à fait, c’est assez symptomatique qu’ils n’aient pas de stars énormes. Il y a Robyn, qui explose depuis quelques temps, mais je pense qu’il y a plein de gens qui ne savent pas qu’elle est suédoise. C’est quand même énorme de se dire qu’ils exportent autant de musique sans avoir de gros vendeurs.

Il y a aussi pas mal d’artistes qui vont enregistrer leur album en Suède… Est-ce qu’il y a de très bons ingénieurs du son, de très bons studios ?

Oui, je pense que tout va de pair aussi. Comme leur scène s’est développée d’abord en Suède avant de s’exporter, ils sont pas allés à l’étranger pour enregistrer leur musique donc les ingés sons ont suivi. Il leur en fallait donc il y avait aussi une niche pour répondre au besoin de tous ces groupes qui sortaient.

En France, quand on fait du rock chanté en français on pense tout de suite à Noir Désir, Est-ce qu’il y a le même type de poids, par exemple ABBA? La sensation que j’ai eue c’est que les Suédois en ont un peu marre de cet héritage.

Oui, surtout que justement leur scène commence à être tellement foisonnante que pour eux c’est un peu étrange de la résumer à ABBA, Europe ou Roxettes. Ils citent souvent les Roxettes qui sont moins connus par ailleurs…

Abba, c’était quand même le coming-out suédois sur la scène musicale, qui existait pas vraiment avant…

En effet, je pense que ça a marqué un démarrage de la Suède comme pouvant être musicalement importante.

Est-ce que les artistes suédois ont l’impression d’être un pays exportateur, où il y a beaucoup de choses qui se passent ou est-ce qu’ils sont, comme beaucoup de Suédois, en retrait, très modestes ?

Il y a beaucoup d’humilité de ce côté là, et je pense que ce n’est pas feint. Ils le ressente vraiment comme ça : pendant des siècles ils se sont sentis petits et même si ça change, ils ont quand même ce côté humble qui reste prédominant.

Quand je leur dis que je fais un livre sur la musique suédoise, ça les intrigue, ils ne comprennent pas qui ça peut intéresser en dehors de Suède.

Votre souvenir le plus marquant relatif à la Suède ?

Pour l’instant c’est ma rencontre avec Jens Lekman. Ça s’est fait un peu comme ça, par chance. Comme il vit en Australie, il était de retour chez lui pour midsommar, un mois en juin / juillet, et il m’a invité chez lui dans sa famille à fêter midsommar. On a fait les photos ce jour là.

Il y avait un côté ancré dans la tradition…

Voilà, et puis les souvenirs que j’en ai, de découvrir la Suède de cette façon là, les traditions et puis tous les paysages… C’était un peu en dessous de Göteborg, dans la maison où il allait enfant. C’était la maison de son grand-père et toute la famille se réunissait là tous les ans pour midsommar, et là cette année encore, même si son grand-père est décédé. Il m’a emmené sur la tombe de son grand père, sur les falaises qui dominent l’océan, on a passé deux heures là, à attendre la bonne lumière. Ça reste encore pour moi un des meilleurs souvenirs jusqu’à maintenant. Avoir vraiment pu prendre le temps… Après une journée comme cela, je me suis dit que le projet valait le coup.

Il y a une double filiation : l’histoire personnelle et la tradition…

Exactement, alors que je pensais que c’était quelqu’un qui voudrait pas spécialement partager son côté suédois ni s’appesantir dessus. Apparemment il refuse pas mal de projets, on lui propose beaucoup de choses… Il avait envie de répondre positivement à ce projet parce qu’il avait carte blanche pour me montrer ce qu’il voulait et partager avec moi quelque chose qu’il avait envie de partager. Ça m’a vraiment touché ce rapport là, c’était très généreux.

C’est quelque chose que je retiens de mon voyage en Suède, c’est la générosité. Il y a une réserve, mais derrière… je trouve que c’est ça c’est souvent en deux temps. Quand on peut passer un peu de temps avec eux qu’on peut dépasser cette réserve ça devient énorme.

Sur la thématique de la scène musicale suédoise, vous pouvez également lire :

- L’interview de Lykke Li réalisée par OWNImusic

L’interview de Nina Kinert réalisée par Anastasia Lévy

Retrouvez une sélection de photos de Julien Bourgeois sur son site officiel

Photos : portraits (c) Julien Bourgeois, image de clé CC FlickR Copocchione

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http://owni.fr/2011/03/24/la-scene-suedoise-sous-loeil-de-julien-bourgeois/feed/ 1
Le procès de Julian Assange http://owni.fr/2011/02/09/le-proces-de-julian-assange/ http://owni.fr/2011/02/09/le-proces-de-julian-assange/#comments Wed, 09 Feb 2011 17:19:01 +0000 Federica Cocco http://owni.fr/?p=45881 En publiant des télégrammes diplomatiques sur les drôles de missions confiées à des diplomates américains, sur les dictateurs du Moyen-Orient ou sur la mafia italienne, WikiLeaks a ouvert une boite de Pandore. L’humanité est alors entrée dans un nouvel âge, l’âge de la transparence.

Et les projecteurs se sont braqués sur Assange. Est-il celui que le monde attendait ? Ce n’est sans doute pas l’avis des deux Suédoises qui essaient d’obtenir son extradition pour “mauvaise conduite sexuelle”. Cette affaire, personnelle, a rejailli sur WikiLeaks obligeant Assange à défendre sa crédibilité et, ironiquement, sa vie privée.

Assange, héros ou criminel ? Récit de deux jours et demi de procès à Londres par l’envoyée spéciale d’OWNI à Londres (en version originale sur owni.eu)

Accès au Jour 2 du procès

Accès au Jour 3 du procès

[8h00 - Jour 1] Chez WikiLeaks, nous connaissons la différence entre le secret et la vie privée

L’année dernière en août, Assange était au sommet du monde. Il défiait la superpuissance américaine avec les warlogs afghans, suivis de la plus grande fuite de documents diplomatiques de l’Histoire. Il était une superstar en Suède, où il donnait des interviews et tentait d’obtenir un permis de séjour. Aujourd’hui, il fait tout pour ne pas retourner dans ce pays.

Pendant l’été dernier, il a eu des relations sexuelles avec deux femmes, connues sous le nom de Miss A et Miss W. Ces deux femmes prétendent qu’elles ont été violées ; l’une pendant qu’elle dormait ; l’autre en assurant qu’Assange aurait volontairement déchiré le préservatif. Ces deux femmes cherchent à faire extrader Assange du Royaume-Uni vers la Suède pour qu’il y soit jugé, réveillant ainsi un scandale qui continue d’affecter la crédibilité de WikiLeaks.

Les projecteurs se sont alors pointés sur Assange, mais cette fois-ci avec un éclat sinistre. Après avoir été arrêté par la police londonnienne, une audience préliminaire a eu lieu lieu le 11 janvier. L’avocat d’Assange y dévoilait la structure de son argumentation contre l’extradition de son client : “il n’a pas été accusé d’un crime, en raison de failles dans l’accusation des procureurs suédois – et parce qu’une extradition pourrait le conduire tout droit à la baie de Guantanamo ou dans le couloir des condamnés à mort”.

Alors que le scandale a provoqué l’indignation des organisations féministes qui insistent pour qu’Assange soit présenté devant la justice, Assange prétend de son coté que l’affaire n’est qu’un coup politique. Quelques jours avant l’audience, il publie une vidéo pour ses supporters, faisant valoir son droit de tenir les gouvernements responsables sans encourir de poursuites :

Nous croyons au pouvoir transparent, pas en la transparence du peuple.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

[8h15] Et WikiLeaks ?

Tout au long de l’affaire de l’extradition, Assange a toujours été clair sur le fait que WikiLeaks continuerait de publier les mémos diplomatiques. Samedi dernier, le site a publié pas moins de 800 documents diplomatiques. Est-ce que ces publications ont un lien avec l’audience d’aujourd’hui ? Probablement, étant donné qu’il semble difficile de cloisonner totalement l’affaire du “viol” avec le travail de Assange chez WikiLeaks.

Le Guardian a aussi examiné les conséquences des mémos diplomatiques à travers le monde, et comment cela a affecté la communauté internationale à l’aide d’un documentaire vidéo.

[9h42] L’extradition vers les Etats-Unis est-elle une option envisageable ?

Selon Assange et son équipe juridique, la possibilité d’une extradition vers les Etats-Unis existe si la Suède gagne cette procédure. Est-ce une réelle possibilité ? Dans la plupart des pays européens, il est illégal d’extrader quelqu’un vers un pays où la peine de mort est autorisée. Mais cela sera-t-il suffisant poids face à l‘argument de “terrorisme” ? Selon notre journaliste Federica Cocco :

L’Angleterre et les Etats-Unis ont signé un traité d’extradition rapide en 2003 afin d’accélérer le transfert de terroristes suspects. Depuis avril 2007, 23 personnes ont été extradées de l’Angleterre vers les Etats-Unis.

Par le passé, la Suède a déjà extradé des personnes vers les Etats-Unis.

Par conséquent, en dépit des normes européennes, le sort d’Assange reste incertain sur ce point.

[10h14] Le calme avant la tempête

[10h47] Le cirque médiatique

Avec le déclenchement de l’affaire WikiLeaks et ses suites, il est difficile de traiter cette audience sur le mode particulier, sans la placer dans son contexte. Pour le commun des mortels, une telle audience n’agiterait pas les médias. Mais il est certain que l’intérêt pour cette affaire n’est pas tant de savoir ce qu’Assange a fait ou pas, mais plutôt de savoir qui il est en tant que célébrité.

[11h15] L’audience commence

Tout le monde est à sa place, Assange semble détendu dans la salle d’audience. Le juge Howard Riddle vient de confirmer le nom d’Assange et son adresse, donnant ainsi le départ de l’audience. Apparemment, l’audience sera enregistrée, ce qui est inhabituel. Peut être est-ce une mesure de précaution parce que la justice s’est prise les pieds dans le tapis par le passé (des vices de procédure ont été relevé) ?

La baronne Helena Kennedy défendra Assange aujourd’hui alors que Clare Montgomery représente l’accusation. Alors que les deux plaignantes ont été nommées lors de la précédente audience préliminaire, celles-ci continueront à être évoquées sous les noms de Miss A et Miss B.

Pour rappel, Miss A accuse Assange de trois agressions sexuelles tandis que Miss B l’accuse de viol (au sens très spécifique définit par le droit suédoise).

[11h37] Assange extradé seulement pour un interrogatoire ?

“La définition du viol en Suède est la violation délibérée de l’intégrité sexuelle d’une femme par la pénétration”,  affirme Clare Montgomery. “Dans le cas de Miss W, M. Assange a eu un rapport sexuel avec elle et a profité du fait qu’elle était endormie”. Elle poursuit pour indiquer que M. Assange avait conscience que Miss W ne consentirait à avoir un rapport sexuel que de manière protégée, ce qui est apparemment aussi une infraction au regard du droit anglaise. Du coup la question est de savoir si l’affaire doit être traitée au Royaume-Uni ou en Suède.

Mais ce que dit la défense, c’est que l’accusation n’a pas vraiment apporté de charges, mais demande plutôt l’extradition afin de procéder à un interrogatoire. Si tel était le cas, cela serait un abus de mandat d’arrêt européen. Montgomery précise sa position en expliquant que “ce mandat d’arrêt remplit sans aucun doute toutes les conditions requises par les directives européennes”, car il y a une intention d’accusation.

Selon la procédure légale, il doit y avoir un interrogatoire après l’extradition. “Le tribunal ne peut pas confirmer que sa présence n’est requise que pour un interrogatoire” détaille Montgomery, ce qui signifie qu’il y a une forte intention de l’inculper pour agression sexuelle. Sur les sept points de défense d’Assange, le deuxième vient d’être renversé.

[12h06] L’extradion vers les USA est-elle possible ? (part 2)

Montgomery continue son accusation:

Il est impossible de prétendre qu’un procès juste ne puisse avoir lieu en Suède, puisque le pays a signé les conventions des droits de l’homme. En ce qui concerne la menace d’être extradé vers les Etats-Unis, cette plainte ne repose que sur des hypothèses… sans substance ni fondement sur des événements factuels. Donc, dans le cas où l’extradition vers les USA serait demandée, le Royaume-Uni pourrait intervenir.

En résumé, Montgomery abat la défense d’Assange en expliquant que l’extradition vers les USA n’est qu’une théorie visant à obtenir du soutien.

Pour la défense d’Assange, Robertson a affirmé que si le procès devait avoir lieu en Suède, il serait impossible d’avoir un procès juste en raison de la politique de la justice suédoise qui consiste à empêcher les médias d’accéder à la salle d’audience. “Vous ne pouvez pas avoir un procès juste si la presse et le public sont exclus du tribunal. C’est ce qui arriverait si le procès devait avoir lieu en Suède“, affirme-t-il avec insistance : “En raison du danger de préjudice dans ce cas particulier, il est plus important que le procès soit totalement ouvert.” Robertson a aussi signalé le fait que la Suède avait de très mauvais précédents en matière de traitement des détenus étrangers, et a d’ailleurs été critiquée par la commission européenne.

[12h30] Définition du viol, Suède vs. Angleterre

Selon la défense, “aucune des inculpations ne prétendent qu’Assange avait raisonnablement cru que la femme ne consentait pas.” Ce qui est intéressant ici, c’est que Robertson utilise le terme d’ “inculpation” plutôt que d’”allégations”. Cela indique-t-il que l’équipe juridique d’Assange reconnait l’argument précédent de Montgomery ?

Robertson poursuit :

L’accusation décrit l’inculpation comme un “délit mineur”. Ce qui est une contradiction dans les termes. Le viol en Angleterre n’est pas un délit mineur et entraine des peines d’un minimum de cinq ans. Soit les allégations sont qu’il y a eu abus dans la relation, soit manque de consentement, ou les deux.

Ainsi, Robertson résume : ce qui est considéré comme un “viol mineur” sous la loi suédoise n’est pas un viol dans les autres pays.

Robertson affirme qu’il y a eu trois relations durant la soirée : “pas moins de trois rapports sexuels consentis.” Lors du quatrième et controversé rapport, elle pense qu’il n’a pas mis de préservatif, et le laisse finalement continuer, allant même jusqu’à en blaguer (même s’il n’est pas clair que l’humour était mutuel ou si Assange tentait de dédramatiser la situation).

[12h56] Controverse sur le mandat d’arrêt européen

L’essentiel de la défense repose sur la mauvaise utilisation du mandat d’arrêt européen. Le 20 août, en plein milieu de l’interrogatoire d’Assange, le procureur a fait savoir qu’Assange faisait l’objet d’une investigation. La presse  a contacté la plaignante, qui a confirmé la procédure, ce qui est illégal au regard de la loi suédoise.

Après que l’affaire a été classée, Mme Ny a décidé de se réengager dans l’enquête. Le 14 Septembre, un représentant d’Assange a demandé à Mme Ny si elle voulait poursuivre l’affaire. Cette dernière a laissé le temps passer avant de notifier à Assange qu’il devait être interrogé à nouveau. Quand on lui a demandé si Assange pouvait être interrogé par Skype ou à quel moment ils pouvaient fixer un rendez-vous avec Mme Ny, elle a rejeté les suggestions. D’après la défense, Assange était prêt à être interrogé pendant cinq semaines, mais Mme Ny n’a pas donné suite.

Mme Ny a affirmé qu’elle était autorisée à lancer un mandat d’arrêt européen (MAE), et a appelé elle-même le “directeur des poursuites publiques”. L’avocat d’Assange a demandé si Marianne Ny avait le droit de délivrer un mandat d’arrêt européen, puisque le mandat d’arrêt doit être émis par une autorité officielle autorisée et non par des citoyens privés. Il a affirmé également que le mandat d’arrêt européen était émis pour un interrogatoire seulement, et non pour les chefs d’accusation contre Assange. Robertson a expliqué en effet qu’ “à ce stade, Mme Ny pouvait elle-même être remplacée par le procureur général. Nous n’étions pas au stade où Assange était irrévocablement assigné en justice. Comment peuvent-ils lancer un mandat alors qu’Assange a été interrogé uniquement sans inculpations ?”

[13h55] Le premier témoin : Britta Sundberg-Weitman

Le premier témoin pour Assange est Britta Sundberg-Weitman, qui est un juge d’appel suédois à la retraite. En 1981, il a été promu à la Cour d’appel, mais il a pris sa retraite en 2001 et a une carrière universitaire depuis. La suite est une transcription rapide de l’interrogatoire de Robertson :

Robertson : Que pensez-vous de la procédure visant Assange ?

Britta Sundberg-Weitman : Extrêmement étrange. Ma spécialité est le droit administratif.

Robertson : Qu’avez-vous vu en relation avec l’autorité de la loi ?

Britta Sundberg-Weitman : Elle était dans l’obligation de ne pas confirmer qu’Assange était visé par une enquête. C’est une entorse à la confidentialité, bien qu’elle ne puisse pas être attaquée parce que chacun est libre de s’exprimer. Ce n’est pas une bonne chose mais ça ne contrevient pas au droit suédois (il continue et dit que les réactions contre Assange étaient hostiles en Suède, la plupart des gens considérant comme acquis qu’il a violé deux femmes). Ny en particulier est “contre les hommes”.

Robertson : Il semblerait que Mme Ny soit en faveur de l’enfermement d’hommes innocents ?

Britta Sundberg-Weitman : Hé bien, je ne pense pas qu’elle veuille ça… Honnêtement, je n’arrive pas à comprendre son attitude à l’encontre d’Assange. Ca a l’air malveillant. Il aurait été si simple de l’avoir entendu alors qu’il était en Suède. Elle aurait pu être d’accord pour l’entendre au téléphone, en vidéoconférence etc.

Robertson : Les procureurs sont-ils autorisés à entendre les suspects au téléphone ?

Britta Sundberg-Weitman : Oui, c’est dans le manuel. C’est recommandé. Il n’y a aucun règle spécial de droit contre les interviews vidéos.

Robertson : Rien ne décourage l’utilisation d’interviews téléphoniques.

Britta Sundberg-Weitman : Absolument. Elle veut qu’il revienne en Suède, peu importe ce qu’il dit. Je pense que son but est qu’il soit arrêté et peut-être qu’il souffre pour qu’il devienne plus tendre.

Robertson : Elle a demandé qu’il soit détenu au secret ?

Britta Sundberg-Weitman : Je suis surpris, la décision ne le dit pas.

Robertson : C’est dans la décision du tribunal d’instance. Est-ce normal ?

Britta Sundberg-Weitman : Oui, c’est normal. Il ne faut pas que la possibilité d’influencer les témoins lui soit donnée.

Robertson : Qu’en est-il de l’entraide judiciaire ?

Britta Sundberg-Weitman : Oui, c’est une possibilité, il existe un manuel spécial à ce sujet. Quand le suspect est à l’étranger, l’entraide judiciaire est possible. C’est régulé par une convention et c’est encouragé.

Robertson : Il y a une règle qui dit que l’enquête préliminaire doit être menée aussi rapidement que possible, n’est-ce pas ?

Britta Sundberg-Weitman : Ah oui, c’est une partie très importante de la procédure. Très souvent, elle n’est pas du tout respectée et rien ne se passe.

Robertson : Est-il important en Suède pour les procureurs de demander au suspect s’il veut que des preuves soient examinées ou des témoins interrogés ? Est-il nécessaire pour le suspect que toutes les preuves lui soient montrées ?

Britta Sundberg-Weitman : OUI, une fois qu’ils décident de le poursuivre. Je pense qu’avant de décider de le poursuivre ils doivent montrer toutes les preuves au suspect.

Robertson : La décision de délivrer un mandat d’arrêt est-elle une entorse au principe de proportionnalité ?

Sundberg Britta-Weitman : Oui. Une autorité ne doit jamais utiliser des moyens plus sévères que ce qui est nécessaire. Ce principe n’a pas été respecté du tout. Je ne pense pas que vous puissiez faire plus de mal à une personne que cela a été fait dans le cas présent. Il est connu dans le monde entier comme un violeur !

Robertson : Le mandat d’arrêt européen implique qu’il devra aller en Suède, être détenu au secret et aura un procès à huis-clos ?

Sundberg Britta-Weitman : Oui.

Robertson : Pensez-vous que c’est devenu une question politique en Suède ?

Britta Sundberg-Weitman : Tout à fait, tout à fait.

Robertson : Les attaques de M. Bergstrom contre M. Assange ont été largement rapportées.

Sundberg Britta-Weitman : Oui.

[15h24] Contre-interrogatoire de Montgomery

Montgomery vient de terminer son contre-interrogatoire, et l’échange pourrait nuire gravement au témoignage précédent de Britta Sundberg-Weitman. Tout au long de l’examen on aurait dit qu’il y avait des problèmes avec la traduction, comme l’anglais n’est pas la langue maternelle de Britta Sundberg-Weitman. En résumé, il semble que Britta Sundberg-Weitman ait admis l’interprétation de Montgomery selon laquelle Mme Nye peut émettre un mandat d’arrêt européen en vertu du droit suédois. De plus, Montgomery aurait essayé de prouver que Hurtig savait et avait eu accès aux preuves malgré les affirmations de la défense.

Voilà une transcription rapide des événements par notre correspondante via Twitter :

Montgomery : Diriez-vous que vous êtes un expert du droit pénal suédois ?

Britta Sundberg-Weitman: Hé bien, j’ai une expérience de plus de 30 ans.

Montgomery : Sur quels faits fondez-vous votre opinion ?

Britta Sundberg-Weitman : Des faits.

Montgomery : Est-ce seulement ce que vous a dit l’équipe de défense d’Assange ? Savez-vous vous-mêmes de façon certaine ce que le procureur a fait en engageant les poursuites ?

Britta Sundberg-Weitman : Non, j’ai suivi depuis le début ce que le procureur a dit en public.

Montgomery : Avez-vous connaissance de la communication de Mme Ny entre le procureur et M. Hertig avant qu’Assange quitte la Suède ?

Britta Sundberg-Weitman : Non.

Montgomery : Ceci est une question hypothétique. Si en tant que juge on vous avait dit que le procureur avait contacté l’avocat du défendeur, et l’avocat avait dit qu’il ne pouvait pas contacter le suspect, auriez-vous des raisons d’entamer des poursuites ?

Brita Sundberg-Weitman : C’est très hypothétique en effet. Ce serait un cas différent du cas présent.

Montgomery : Sur la seule base de ce que vous avez entendu de ce qui s’est passé. Mme Ny a demandé un mandat que parce que, lorsqu’elle a contacté l’avocat d’Assange, elle n’a pas obtenu de réponse.

Britta Sundberg-Weitman : Je ne peux pas considérer comme un fait que Mme Ny a refusé de fournir à Assange et ses avocats les informations nécessaires.

Montgomery : Avant qu’un procureur puisse obtenir un mandat d’arrêt, elle devait aller au tribunal. Ny est allée au tribunal d’instance de Stockholm. Elle est aussi allée à la Cour d’appel.

Britta Sundberg-Weitman : Ny a tenu pour acquis que rien ne changerait. C’est irrespectueux envers la Cour d’appel.

Montgomery : La cour d’appel de Svea a estimé que l’émission était proportionnelle.

Britta Sundberg-Weitman : Il n’y a pas beaucoup de juristes en Suède qui s’intéressent à ce principe juridique. La plupart des avocats et des juges suédois pensent que le principe de proportionnalité repose sur l’intuition. Pourtant ce n’est pas exact.

Montgomery : Pensez-vous que c’était à vous de dire à la cour de Svea et à la court d’appel votre point de vue ?

Britta Sundberg-Weitman : Mais pour moi il était évident qu’ils se trompaient.

Montgomery : Êtes-vous d’accord que le tribunal de Svea et le tribunal d’instance aurait été en contact avec Mme Ny et l’avocat d’Assage ? Le tribunal d’instance et la cour d’appel aurait-ils été en contact avec l’avocat d’Assange ? M. Hurtig était-il au tribunal de Svea et au tribunal d’instance ?

Britta Sundberg-Weitman : Il a été demandé à Mme Ny de s’expliquer avant la Cour d’appel et elle avait deux jours.

Montgomery : Hurtig était-il là ou non ?

Britta Sundberg-Weitman : Je ne pense pas, mais je n’ai pas regardé ce détail particulier.

Montgomery : La question de la détention provisoire ou de la caution était-elle sous le contrôle du tribunal ?

Britta Sundberg-Weitman : Nous n’avons pas de système de caution en Suède. Il aurait dû être enfermé ou bien informer la police de ses déplacements comme il le fait maintenant.

Montgomery : La Suède est-elle dotée d’un système judiciaire indépendant et impartial ?

Britta Sundberg-Weitman : J’ai bien peur que ma réponse soit non.

Montgomery : Y’a-t-il une pluralité de points de vue d’autres experts parmi lesquels certains considèrent que la Suède peut rendre un jugement impartial ? La Suède accepte-t-elle la juridiction obligatoire de la Cour de Strasbourg ?

Britta Sundberg-Weitman : Oui.

Montgomery : Autre question hypothétique. Si la décision de poursuite Assange avait été prise, Mlle Ny avait le droit de délivrer un mandat d’arrêt, n’est-ce pas ?

Britta Sundberg-Weitman : En vertu du droit suédois, oui.

Montgomery : Pensez-vous que le cadre des directives dise que le droit d’émettre un mandat d’arrêt européen en Suède ne survient que lorsqu’on a pris une décision finale de privation de liberté ? Je suggère qu’il n’est pas nécessaire d’atteindre un stade particulier dans les procédures à condition que le procureur ait émis un mandat d’arrêt.

Britta Sundberg-Weitman : Vous avez peut-être raison.

Montgomery : Êtes-vous d’accord que le procureur avait assez de preuves pour qu’il ou elle puisse entamer des poursuites ?

Britta Sundberg-Weitman : Oui.

Montgomery : S’il y a assez de preuves pour justifier une condamnation, alors il est justifié de poursuivre en justice ?

Britta Sundberg-Weitman : Oui.

[16h10] Britta Sundberg-Weitman à nouveau interrogé par Robertson

Roberston commence son réexamen en demandant à Britta s’il pensait qu’il était acceptable pour Mme Ny de descendre les tentatives de Assange de prendre contact avec Mme Ny. Britta confirme que ça ne l’est pas. Britta a ajouté que Ny avait le droit de délivrer un mandat d’arrêt européen en vertu de la loi suédoise, elle n’était pas autorisée à le faire en vertu du droit européen.

[17h01] Témoin suivant: Gorun Rudling

“Ma langue maternelle est le suédois, et si je ne comprends pas la question, je vais vous demander à nouveau,” commence Gordling. “Êtes-vous un supporter de WikiLeaks ou d’Assange?”, demande Sven-Erik Ahlem, l’un des avocats d’Assange. “Non, je ne le suis pas, mais je pense que vous devriez faire attention lorsque vous faites fuiter des informations”.

Rudling continue en racontant comment l’histoire de Mme A n’était pas été tout à fait exacte. Apparemment, il avait contacté la police et les avaient informés que Mlle A. avait supprimé de son compte les tweets qui prouvaient qu’elle était heureuse dans la société d’Assange. Elle l’avait tweeté après le 13 et le 14 août, les jours autour desquels le délit a eu lieu.

Mlle A avait montré son intention de nuire en publiant un manuel de vengeance en sept étapes. Dans ce document, elle a conseillé: “Souvenez-vous quels sont vos objectifs pendant que vous opérez, vérifiez que votre victime souffre de la même manière qu’il vous a fait souffrir.”

Le reste de sa déclaration écrite peut être consulté en ligne.

[17h20] Contre interrogatoire

“Quelles preuves avez-vous vues sur la poursuite exactement?”, demande Montgomery en premier. Elle indique ensuite que, même si Rudling avait lu plus de 100 pages de preuves, ce n’était pas le fichier de police, mais seulement les documents qui ont été envoyés à Assange. Par ailleurs, elle demande si Rudling sait pourquoi Mme A avait supprimé ces tweets précédents. Quand Rudling a dit qu’il ne sait pas exactement, Montgomery a clarifié que les tweets avaient été supprimés pour éviter l’attention des médias et de lui permettre de conserver un statut anonyme.

Rudling est ensuite révoqué et l’audience est suspendue pour le reste de la journée.

[17h51] Déclaration d’Assange après le premier jour

Alors que Julian Assange essaie de faire sa déclaration, une femme crie: “Pas de justice, pas de paix!” et la police intervient. Assange continue :

Une boîte noire a été posée sur ma vie. A l’extérieur de la boîte noire a été écrit le mot “viol”. Cette boîte, grâce à un procès ouvert, est maintenant en train de s’ouvrir.

Ce sont les brefs mots qu’Assange a donné aux médias, avant de sortir. Le procès reprendra demain à 10h. En attendant, les avocats d’Assange ont publié l’ensemble de leurs documents au public.

[18h33] Où sont les manifestants?

Depuis ce matin, le fan club d’Assange n’a pas grossi à l’extérieur de Belmarsh Cour. Il y avait peut-être plus de pancartes, mais pas un plus grand nombre de supporters :

Peut-être que le supporter type d’Assange et de WikiLeaks préfère les rassemblements aux sittings à l’extérieur d’un palais de justice pendant toute la journée.

Il ne fait aucun doute que Julien Assange est capable de rassembler les foules. Hier, à Syndey, un très grand nombre de ses compatriotes ont organisé un rassemblement pour WikiLeaks. Le groupe de ce soir montrera-t-il le même enthousiasme ?

[19h00] Premier jour du procès d’extradition de Julian Assange – Un résumé

Au cours du procès préliminaire le mois dernier, nous nous sommes arrêtés aux principales remarques de l’équipe juridique d’Assange. Une réclamation majeure était que le recours à un mandat d’arrêt européen était abusif, puisque l’accusation semble juste vouloir interroger Assange plutôt que de lui intenter un procès. Clare Montgomery du ministère public a balayé ces arguments en disant que l’intention était suffisante pour poursuivre en justice Assange et que l’utilisation du mandat d’arrêt européen était légale en vertu du droit suédois. De plus, elle a rejeté l’idée qu’Assange pourrait être extradé vers les États-Unis.

La défense a présenté deux témoins aujourd’hui. Le premier était Britta Sundberg-Weitman, un juge suédois à la retraite. Elle a témoigné que cette affaire était “extrêmement étrange” étant donné que les revendications de comportement sexuel inconvenant n’ont pas été faites de bonne foi. Montgomery a contrecarré en invoquant des subtilités techniques entre le droit suédois et le droit européen.

Le deuxième témoin a été Gorun Rudling, qui avait des informations pour contredire le récit de Mme A. Il a affirmé que la femme a mis un plan de vengeance en ligne et a supprimé les messages twitter qui montraient sa satisfaction concernant son travail à WikiLeaks.

Dans l’ensemble, cette affaire repose sur l’interprétation du MAE. Le droit international est compliqué à cause de l’imbrication de pays souverains qui ont compétence égale pour interpréter des questions juridiques. L’interprétation du droit international de la Suède va-t-il s’appliquer au Royaume-Uni ? Découvrez-le demain pendant la deuxième journée du procès d’extradition d’Assange.

[09h30] Suivi du rassemblement de la nuit dernière

Bienvenue dans la seconde journée du procès d’extradition de Julian Assange ! Avant que l’affaire commence dans un peu plus d’une heure, nous sommes de donner des précisions sur les événements qui se sont déroulés hier après l’audience. Après le premier jour de l’affaire d’extradition, Julian Assange a fait cette déclaration:

Depuis les derniers cinq mois et demi, nous avons été dans un état où une boîte noire a été posée sur ma vie. A l’extérieur de la boîte noire a été écrit le mot «viol». Cette boîte, grâce à un procès ouvert, est maintenant ouverte. J’espère que nous verrons au cours de la journée suivante que cette boîte est en fait vide et n’a rien à voir avec les mots qui sont écrits à l’extérieur. Nous avons pu le constater aujourd’hui et je tiens à remercier ceux qui me soutiennent et mes avocats qui continuent de m’aider.

Hier soir, le soutien à WikiLeaks a continué avec un rassemblement organisé par Stop the War. Plusieurs intervenants importants ont prononcé des discours passionnés sur la liberté d’expression. Dans son introduction à la manifestation, Tony Benn a déclaré: “L’exigence de démocratie s’exprime partout dans le monde … WikiLeaks est un exemple très clair de comment cette bataille peut être gagnée.”

[11h58] Premier témoin

Le procès a finalement commencé une heure après l’heure prévue, avec Sven-Erik Alhem comme premier témoin. Alhem était un ancien procureur général suédois qui a critiqué les erreurs commises dans l’enquête précédente d’Assange. Lors de l’interrogatoire, il a fait les remarques suivantes :

1. La convention européenne confère des droits très importants aux suspects d’un crime : “Le suspect a le droit d’être informé dès que possible et en détail du contenu des poursuites. Il ou elle doit avoir la possibilité de donner sa version des faits et de commenter ce qui a été dit par l’autre partie. Une règle d’or quand il s’agit de poursuites criminelles est que les deux parties doivent être entendues.”

2. Il est possible (mais pas courant) de mener des entretiens à l’étranger si une rencontre en personne n’est pas possible.

3. Alhem estime que l’accent a été trop mis sur la question des pistes fermées dans les tribunaux en Suède. “À mon avis, l’accent a été trop mis sur la question du huis clos. Cela sert à contrebalancer les positions dans lesquelles se trouvent les parties. J’ai débattu de la question, l’avantage du huis clos est que vous n’avez pas besoin rendre publiques les embarrassantes déclarations des demandeurs… J’hésite sur cette question.”

Après un premier interrogatoire, Clare Montgomery a mené le contre interrogatoire. Avant qu’elle commence à interroger Alhem, elle a demandé à M. Hurtig de quitter la salle.

Montgomery : Les déclarations faites par Mme Ny et Hurtig – les avez-vous lues ?

Alhem : Non je ne les ai pas lues, mais je n’ai rien dit à leur sujet.

Montgomery : Pensez-vous qu’il aurait été important de les comprendre avant de se faire une idée des actions de l’accusation ?

Alhem : Je pense que cette question devrait être posée à Hurtig, on m’a demandé de donner mon avis sur les questions relatives à la convention européenne. Je ne pense pas qu’il y ait un problème avec le mandat d’arrêt européen (MAE), s’il est vrai que la justice n’était pas en mesure d’interroger le suspect. Si cette audience ne répondait pas aux attentes, alors vous avez encore la possibilité d’utiliser le MAE. Pour éviter tout malentendu, vous pouvez avoir une opinion sur la façon dont M. Assange traite cela. Si j’étais à – comment dire en anglais – à sa place, je serais allé en Suède. Je pense que ça aurait été important de lever tout soupçon sur mon nom.

Montgomery poursuit en lisant le témoignage officiel de Mme Ny pour le témoin (à lire en intégralité sur owni.eu).

Alhem a répondu que si les événements étaient sous sa propre juridiction, il aurait placé Assange en détention immédiate. “Pour être honnête, ces informations ne correspondent pas aux informations que j’ai reçues. J’ai entendu parler d’une audience qui a été reportée parce qu’un policier était malade, auquel cas il aurait été très facile de prendre des dispositions pour un nouvel entretien.” Néanmoins, quand il a tenté de clarifier son point de vue sur la proportionnalité juridique et son droit d’être interrogé au Royaume-Uni, Montgomery l’a congedié car il ne répondait pas à la question posée.

L’interrogatoire se poursuit pour préciser les points suivants :

1. Le mandat d’arrêt européen était une méthode acceptable pour trouver Assange si les échantillons d’ADN étaient un élément nécessaire de l’interrogatoire.

2. Que l’audition en Suède soit publique ou à huis clos est entièrement à la discrétion du système juridique suédois, bien qu’il soit possible pour les juridictions européennes de faire appel.

3. Il serait impossible pour les États-Unis d’extrader Julian Assange sans déclencher “une tempête médiatique.”

L’avocat d’Assange commence le contre-interrogatoire, lui demandant s’il était possible de préveler les échantillons d’ADN à l’étranger. Alhem réaffirme son opinion : l’échantillonnage d’ADN était une bonne raison pour Julian de retourner en Suède.

Finalement, après un interrogatoire serré, Alhem est renvoyé de la barre et une pause de 10 minutes est décidée.

[14h20] Le procureur général australien répond

Selon WikiLeaks central, le gouvernement australien a répondu à des appels lui demandant de renforcer et d’organiser la défense d’Assange. La lettre dit :

Le gouvernement australien a déclaré que la diffusion à grande échelle de centaines de milliers de documents classifiés du gouvernement des États-Unis est imprudente, irresponsable et potentiellement dangereuse. En ce qui concerne M. Assange, il jouit des mêmes droits que tout autre citoyen australien, y compris une aide consulaire et le droit de retourner en Australie. Le gouvernement ne se livrera pas à un commentaire détaillé sur la question de WikiLeaks ou la procédure judiciaire contre M. Assange.

On dirait qu’Assange est tout seul aujourd’hui, puisque le gouvernement australien veut clairement mettre une certaine distance entre lui et l’homme qui a enragé l’ensemble du monde diplomatique.

[15h30] Bjorn Hurtig monte à la barre : interrogatoire par Robertson

Bjorn Hurtig, avocat Julian Assange pendant la correspondance entre Assange et Melle Ny, monte à la barre pour témoigner. Résumé des événements :

1. M. Hurtig a déclaré que même si cette affaire a déjà beaucoup attiré l’attention des médias, il est peu probable qu’une audience en Suède soit ouverte au public.

2. Assange n’a pas reçu les documents en anglais par le ministère public, ce qui est une violation de ses droits.

3. Il rappelle la difficulté et la confusion qu’il a rencontré pour tenter d’organiser un interrogatoire entre Assange et Mme Ny.

4. Hurtig évoque également certaines des informations classifiées auxquelles il avait un accès limité.

[17h35] Bjorn Hurtig Partie II: contre-interrogatoire

Montgomery interroge le témoin, et a insisté sur le fait que M. Hurtig avait plus de contact avec Melle Ny que son témoignage ne l’indiquait. Après double vérification de ses dossiers, il avait effectivement plus de contact. Montgomery poursuit en demandant l’étendue de ses tentatives d’entrer en contact avec Assange. “Au minimum je lui ai dit de me rappeler. Vous devez tenir comme acquis que je lui ai envoyé des messages” a été la réponse de Hurtig. L’interrogatoire a duré, Montgomery mettant l’accent sur le fait qu’Assange devenait un “homme recherché” et qu’il était de la responsabilité de Hurtig d’informer son client.

L’interrogatoire a abordé la question de l’échantillon ADN. Les deux avocats n’étaient pas d’accord sur le fait qu’Assange avait besoin de revenir en Suède pour l’échantillon :

Hurtig : il était clair à ce moment-là qu’ils voulaient l’interroger, mais au milieu d’autres choses dans d’autres conversations avec Lejnefors, ce n’était pas tout à fait clair qu’il ne pouvait pas être interrogé au téléphone.

Montgomery : Mais vous saviez qu’ils devait prélever un échantillon d’ADN !

Hurtig : Ce n’est pas vrai. Les deux parties ont convenu qu’il y avait eu du sexe, alors pourquoi avoir besoin d’ADN pour le prouver ?

Montgomery : Parce que le préservatif s’est déchiré.

Hurtig : Cela dépend du fait qu’il utilisait un préservatif et du fait qu’il y ait eu éjaculation.

Montgomery : C’est quelque chose que l’on doit établir face à face.

Hurtig : Pourquoi ?

Montgomery : Pour obtenir l’échantillon !

Hurtig : Dans ce cas, pourquoi ne pas passer un test de salive ou un test ADN en Angleterre?

Montgomery : il est possible que les procureurs ne veuillent pas. Il est possible qu’ils veuillent préveler l’échantillon en personne.

Hurtig : Je ne suis pas d’accord. Pensez au cas l’an dernier en Finlande, la police s’est rendue en Suède pour faire un test ADN pour un interrogatoire finlandais.

Montgomery : Vous êtes d’accord que l’absence de test ADN est une faiblesse dans le cas.

Hurtig : Oui, mais à ce moment-là, je n’avais pas de déclaration de Julian donc je ne savais pas quelle était sa position. A voir vos compétences, je pressens que vous auriez procédé de la même façon.

[18h00] Pas de verdict ce soir

Robertson conclut le témoignage d’Hurtig, soulignant qu’il était possible que l’ADN soit prévelé au Royaume-Uni au lieu d’obliger son client à retourner en Suède. Robertson informe le juge que Julian a initialement refusé de donner un échantillon ADN, mais a plus tard admis de le faire de son propre grés. Robertson a aussi demandé à Hurtig pourquoi Mme Ny n’avait pas pu se rendre à Londres pour l’audience d’aujourd’hui, Hurtig a répondu qu’il n’en connaissait pas la raison.

[19h, deuxième jour : après la reprise de l’audition]

Selon le Guardian, Mark Stephens qui appartient à l’équipe de défense d’Assange a mis au défi Mme Ny de venir à Londres pour témoigner en son nom. Il a indiqué qu’elle était prête à mettre Assange sous les projecteurs mais ne voulait pas s’y retrouver elle-même. Assange dit à peu près la même chose :

La journée a été longue. Ce à quoi nous avons assisté était des abus de droits après des abus de droits.

Résumé du jour 2 : L’essentiel du débat a été de savoir qui était responsable de l’échec des communications dans la mise en place d’un interrogatoire d’Assange. Alors qu’il est clair que le ministère public a essayé à plusieurs reprises d’entrer en contact avec Assange, il apparaît qu’il y avait une faille de système du côté de la défense ; Assange était préoccupé par les retombées de WikiLeaks et son avocat n’était pas informé de la gravité de ce cas. Il y avait aussi un désaccord entre les parties sur la nécessité pour Assange de retourner en Suède pour un prélèvement ADN qui pouvait être effectué au Royaume-Uni comme la défense l’a souligné.

[11 février, 10h41] Jour 3

La séance de clôture va bientôt commencer, à 10h30 à Londres. Il est prévu qu’aucune décision ne soit prise aujourd’hui et il est probable que les deux parties feront appel si la décision n’est pas en leur faveur.

A quel point Assange et WikiLeaks seront touchés par ce scandale à long terme ? WikiLeaks a soutenu Assange, affirmant que ces accusations de comportement sexuel inconvenant était motivées politiquement. Cependant l’attitude d’Assange a poussé certains anciens employés à lancer leur propre site concurrent intitulé OpenLeaks. Selon le Guardian, Daniel Domscheit-Berg, le fondateur d’OpenLeaks, vient de publier son livre WikiLeaks: Inside Julian Assange’s War on Secrecy. Pour Domscheit-Berg, Julian est « un “empereur”, qui était obsédé par le pouvoir et l’argent et avait un penchant pour les jeunes femmes ». Daniel a également rappelé le besoin de domination d’Assange dans pratiquement toutes les situations :

Le verdict n’a pas encore déterminé à point Assange est responsable des accusations de comportement sexuel inconvenant. Quoi qu’il en soit, Assange sera-t-il en mesure de rester le visage de WikiLeaks ?

[11h30] Conclusions : parole à la défense

L’audition a commencé avec Geoffery Robertson qui a demandé un ajournement à cause des commentaires du Premier Ministre suédois sur l’affaire.

De notre point de vue, cela renforce la perception d’une justice affaiblie. Preuve de la “nature toxique” de l’antagonisme, d’autant plus étonnante que le Premier Ministre a dit en janvier qu’il aurait tort de commenter l’affaire. Pourquoi a-t-il donc imaginé qu’il pouvait lancer une telle attaque seulement quelques semaines plus tard ? A-t-il des motivations d’ordre politiques ? C’est du pur mépris pour le principe de présomption d’innocence.

Même si le juge Howard Riddle a admis la remarque de Robertson, la demande d’ajournement a été rejetée pour finir l’audience aujourd’hui.


Robertson avait une heure pour conclure son plaidoyer. Ses dernières remarques incluaient :

  • La charge de la preuve incombant à l’accusation, Mme Ny devrai être tenue de témoigner.
  • Les tribunaux suédois ne sont pas aussi efficaces qu’on ne le pense, même s’ils sont membres de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH). Ils ont en ce moment 139 000 procès en instance devant la CEDH. Si le procès se passait mal en Suède, il pourrait falloir des années avant que justice soit rendue. De plus, le procès d’Assange serait probablement à huis-clos, ce qui peut faire douter de son caractère équitable.
  • Lors de l’émission du Mandat d’Arrêt Européen (MAE), l’accent a trop été mis sur le système juridique suédois au détriment d’une plus large perspective internationale : “L’émission [ne peut pas être faite par] un procureur général, mais par le ministère public suédois. Surtout parce qu’il ne s’agit pas d’un mandat d’arrêt. La procureur Ny a complètement et entièrement tort.”
  • Autre infraction du MAE, l’émission du mandat était “disproportionnée” puisqu’il existait des moyens de communication plus faciles comme des entretiens téléphoniques qui ont été écartés par l’accusation.
  • La question de la double incrimination a été relevée. En Suède, il existe une gradation dans le viol dont une forme s’appelle le “viol mineur”. Ce terme juridique n’existe qu’en Suède, d’autres pays considérerant qu’Assange a été jugé deux fois pour le même délit.

[14h00] Conclusions : l’accusation


La procureur Clare Montgomery a conclu par les arguments suivants :

  • L’autorité de Marianne Ny pour émettre le MAE est vérifiable.
  • La raison d’être du mandat était clair dans un contexte international. Le MAE était clairement destiné à engager des poursuites, et cela n’a rien à voir avec le fait d’être reconnu coupable de viol.
  • Quoi qu’il en soit, le viol est un crime très grave et peut dès lors entraîner une extradition en vertu du droit européen. Les mesures prises sont donc proportionnelles.
  • Mme Ny ne devrait pas être obligée d’être témoin à l’audience sur l’extradition, puisque c’est une preuve pour une affaire différente.
  • Montgomery a clarifié les questions relatives au procès qui se déroulerait à huis-clos en Suède. “Comme pour le secret, personne ne prétend que le tribunal suédois est insensible à cette question. L’appeler “un procès secret” tient de la parodie. Il s’agit simplement d’examiner les preuves en privé… Rien ne suggère aujourd’hui qu’il y aura des forfaitures ou que le procès serait mené de façon injuste.”

Robertson a brièvement répondu en 10 minutes. Il a précisé qu’il n’avait jamais dit que le viol n’était pas un grave délit, mais qu’il revenait au tribunal de décider si les accusations correspondaient au viol en vertu du droit britannique et européen et pas seulement en vertu du droit suédois.

Le procès s’est terminé pour la journée, le verdict d’Assange doit être rendu le jeudi 24 février.

[16h30] Jour 3 : dernière déclaration avant le verdict, le 24 février

Après une longue audition de deux jours et demi, le tribunal a ajourné le procès pour deux semaines pour réfléchir à sa décision finale. Il est très probable que les parties feront appel même après le verdict du 24 février. Il est ainsi bien difficile de dire jusqu’où l’affaire ira pour le visage de WikiLeaks.

Channel 4 a tweeté la déclaration d’Assange après les conclusions d’aujourd’hui :

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Traduit par Pierre Alonso

Crédits photo: Federica Cocco, Mataparda

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Lykke Li : “L’industrie, c’est un bateau qui coule” http://owni.fr/2011/01/05/lykke-li-lindustrie-cest-un-bateau-qui-coule/ http://owni.fr/2011/01/05/lykke-li-lindustrie-cest-un-bateau-qui-coule/#comments Wed, 05 Jan 2011 14:14:30 +0000 Loïc Dumoulin-Richet http://owni.fr/?p=29334 Lykke Li, c’est le genre d’artiste qui tranche par rapport à ses congénères. Loin des poupées pop outrageusement sexy, elle incarne une voie plus indé et s’affirme détachée des excès du show-biz. Sa musique, un savant mélange de pop, d’électro teintée de rock semble, comme son interprète, faire fi des tendances et privilégier une approche brute et sincère. L’artiste, que l’on sent viscéralement attachée à sa liberté artistique et peu friande des obligations promotionnelles nous a néanmoins reçus à l’occasion de la sortie prochaine de son second album Wounded Rhymes, prévu pour le 28 février. L’occasion d’interroger Lykke Li sur sa vision de l’industrie musicale, son processus créatif, la Suède et les usages liés au web. Des réponses sans détour et une vision acérée.

Pour accompagner votre lecture, voici une playlist Spotify spéciale Lykke Li reprenant ses titres phares et ceux qu’elle évoque au cours de cette interview.

Dans quel contexte as-tu crée ce second album ?

Je sortais de quasiment trois ans de tournée, donc j’étais exténuée. J’avais besoin de dormir, de me reposer. J’avais passé tellement de temps dans des avions, des chambres d’hôtels, des bus de tournée, que je ressentais un vrai besoin de me poser quelque part. Mais bon c’était un peu un rêve et je n’osais même pas y penser ! Du coup je suis allé me poser quelques temps à New York, mais il y avait trop de monde, donc j’ai eu besoin de partir.

Je suis allée à Los Angeles, et pendant quatre mois j’y ai loué une maison. Être là bas, pouvoir me balader, cuisiner, fumer des joints, c’était le pied. Rien que de traîner un peu, d’aller à des concerts, de lire. Au bout d’un moment j’avais fait le tour de tout ça, et même si j’étais encore crevée j’ai trouvé que les démos que j’avais composées avait un son très brut dont je pouvais faire quelque chose. Je me suis alors dit qu’il fallait que je fasse un album : si je mettais ces titres de côté, je n’allais jamais être capable de les reprendre.

Le calme relatif de cette période a-t-il nourri ta créativité ?

Clairement. Je souffrais un peu à ce moment là, tu sais. Mais bon, il y a toujours de bonnes choses qui émergent de la souffrance. D’une certaine manière, la musique me remplit d’énergie et m’aide à aller mieux.

Et concernant la scène suédoise actuelle, à laquelle tu appartiens…

… Non non, je n’y appartiens pas, pour la simple raison que je n’ai vécu là bas qu’une partie de ma vie et que je n’y suis quasiment jamais. Je suis une artiste, je ne crois pas que l’art appartienne à un seul endroit. L’art, c’est pour les gamins du monde. Et moi, je n’ai rien à voir avec qui que ce soit. J’enregistre avec Bjorn (du groupe Peter Bjorn & John) mais ça s’arrête là. Vous savez, ces cinq dernières années j’ai passé à tout casser trois mois en Suède.

(ndlr : Lykke s’est illustrée en 2010 en participant à l’écriture de titres pour l’album de la gagnante de l’émission Swedish Idol, Tove Styrke. Elle a notamment écrit son gros tube (à l’échelle Scandinave) Million Pieces).

En fait je faisais plus référence à ce son pop assez avant-gardiste et aventureux, incarné entre autres par Robyn ou The Amplifetes auquel tu colles, davantage que l’aspect géographique des choses… Mais alors toi qui te sens différente de tout le monde, comment cela se manifeste-t-il ?

J’en sais rien, puisque je crois que je n’appartient à aucun courant. Je me sens très différente des autres, et je pense que je n’ai rien à voir avec les artistes que tu cites. Pourquoi je suis différente ? Je ne sais pas. Je sais que je le suis, c’est tout. Mais je crois que s’il y a pas mal de choses intéressantes qui viennent de Suède c’est parce que c’est difficile d’y vivre. Il y fait tellement froid, c’est tellement sombre, les gens sont tellement fermés… Y’a rien.

Prenez New York : les gens du monde entier y viennent parce qu’ils ont un rêve en tête. Et si vous regardez, au cours de l’Histoire il y a tellement de personnages qui sont arrivés aux États-Unis avec un rêve en tête. C’est un endroit pour les gens qui rêvent, pour les stars, les prostituées, les travestis… La Suède… y’a pas d’émotions. Tout le monde se ressemble. Si tu es un peu différent, tu te sens tellement en marge que tu te réfugies dans ton petit monde, tu t’enfermes dans ta chambre et tu commences à découvrir et écouter la scène underground (comme Suicide par exemple) et puis tu commences à créer ta propre musique. En fait on veut être comme New York dans les années 70 !

Comment te sens-tu dans l’industrie musicale actuelle ? Tu t’y sens à l’aise?

Je déteste l’industrie. C’est un bateau qui coule. Il faut faire avec, c’est tout. Je n’aime pas le fait d’en faire partie, je ne veux pas en faire partie, mais le fait est que j’y suis et que j’en dépends. Mais j’ai vraiment l’impression que tout le reste bouge alors que l’industrie de la musique est au point mort. Plus personne n’achète de disques, mais ils continuent à en fabriquer. Et moi j’suis là (bruit de ronflement)… Il n’avancent pas assez vite !

Mais bon, il existe de vraies opportunités pour que quelqu’un d’intelligent arrive et fasse quelque chose. Regardez ce qu’ont fait certains, comme Napster ! Le côté business de mon métier ne me plaît pas, et j’essaie autant que possible d’y rester extérieure.  Malgré tout, mon label me laisse une grande liberté, et heureusement. Ça ne pourrait pas marcher autrement. Je leur dis juste “tenez, c’est mon nouvel album, j’espère qu’il vous plaira !”.

En tant qu’artiste, penses-tu pouvoir faire avancer les choses ?

J’essaie juste de rester fidèle à moi même et de ne pas changer, même si les choses autour de moi bougent beaucoup. Moi ce que j’aimerais, c’est être capable de créer une communauté qui me suive, pour ne pas avoir à dépendre de quoi que ce soit d’autre. On s’en fout que mes chansons passent à la radio, que l’une d’entre elles deviennent un tube ! Si cette communauté est là et me suit, si je peux lui proposer ma musique en direct, sans intermédiaire, c’est le scénario rêvé. Ce que j’adorerais, c’est que les choses se fassent rapidement. Genre j’enregistre, je grave et je le donne aux gens. Enfin, je le leur vend, plutôt !

C’est quelque chose que permettent les réseaux sociaux. Tu les utilises ?

Ouais. On a essayé de faire les choses un peu différemment avec le dernier single (Get Some). On l’a donné en téléchargement gratuit. Et puis moi, j’y vais sur ces réseaux. En revanche je n’utilise pas Twitter. On a pris le nom, histoire que personne ne puisse s’en servir, mais ça ne m’intéresse pas de poster que je viens de boire un café. Tout le monde s’en fout, non ? Je déteste ça. J’écris sur ma page Myspace, c’est moi qui m’occupe de son design et qui décide ce qui y est publié. Ce qu’on a fait avec les paroles de Get Some (permettre aux gens de les partager sur Twitter et Facebook), c’était mon idée. On essaie d’être vraiment  connectés avec le public. Moi de toutes façons, tout ce qui m’importe c’est que les gens puissent entendre ma musique.

Ça craint vraiment que plus personne ne veuille acheter de musique, ça veut dire que je suis tout le temps fauchée, mais aussi que c’est dur de continuer à bosser parce qu’il faut de l’argent pour faire des albums, donc au bout d’un moment quand ton label investit pour que tu puisses créer et qu’il ne récupère pas sa mise, il ne recommencera pas. Pour faire un clip, tu dépends d’un budget pour la pellicule, la lumière etc, donc pour faire des trucs, il faut de l’argent. Moi je m’en fous d’avoir de l’argent dans mon portefeuille. Mais le problème, c’est que si les gens volent en permanence, comment je vais pouvoir faire des disques ? Il va falloir que je prenne un job la journée pendant trois ans pour pouvoir financer mon prochain album, c’est ça ? C’est un vrai problème, et je pense que les gens devraient en prendre conscience. S’ils aiment un artiste, ils doivent le soutenir d’une manière ou d’une autre. S’ils ne veulent pas acheter le disque, eh bien qu’ils aillent le voir en concert. Il doivent faire quelque chose.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Comment vis tu le fait que ta musique soit utilisée dans des films, des publicités, des séries etc. et les revenus additionnels que cela représente ?

Tu sais, moi je suis une “hustler”, pas une hipster. Je n’en ai rien à faire qu’une poignée de gens me trouve cool. Tout ce qui m’intéresse c’est de faire mon art, sans influence extérieure. Tu sais, je fais de la musique depuis ma chambre. Quand une de mes chansons est utilisée dans un film ou à la télé et qu’on me rémunère pour ça, ça ne me pose pas problème car je leur donne quelque chose de pur, il me donnent de l’argent en échange, ce qui me permet de continuer à produire des choses pures. Il y a bien des pubs à la radio, c’est juste la réalité de l’industrie.

J’ai déjà écrit une chanson pour un film (Twilight). Jamais je ne ferai quoi que ce soit juste pour l’argent, mais si je crois au projet, s’il est suffisamment excitant créativement parlant, s’il me permet de m’ouvrir à un nouveau public (comme ce fut le cas pour Twilight), je n’hésite pas, je fonce ! J’ai pu constater à quel point les gens prenaient ce film à cœur, comme ça les rend fous et comme ils sont également animés de sentiments très purs. Ils croient toujours en l’amour, ils sont gentils, et s’ils pouvaient se dire “oh ça me rappelle une histoire d’amour” en entendant ma chanson, ça m’irait très bien ! Le film, je m’en fiche, il est… (grimace).

Tu nous as dit vouloir avoir une communauté de fans qui te suffise à vivre de ton art. On sait avec certitude qu’il est primordial d’interagir avec cette communauté. N’étant pas une utilisatrice de Twitter et consorts, j’imagine que tu as du mal avec cette notion de contact direct…

Ma façon de communiquer à moi, c’est par la musique, mes clips etc. Et déjà là, je me livre énormément. Plus, ce serait trop, et ça me mettrait mal à l’aise. Je n’ai pas envie de surmonter cette appréhension, je ne veux pas lâcher d’avantage d’intimité. Je trouve déjà que j’en dis beaucoup. Il n’y à qu’à écouter mes chansons. Je n’ai aucune envie de dire des choses toutes les cinq minutes.

Si tu devais choisir 1 chanson, 1 album et 1 artiste ?

Je me ferais une mixtape, c’est sûr ! C’est trop difficile de choisir. Il y aurait du Nina Simone, Hallelujah de Leonard Cohen, Such A Woman et Only Love Can Break Your Heart de Neil Young, Song To The Siren de Jeff Buckley …

Quels sont tes projets de tournée pour les mois à venir ?

Alors, d’abord l’Europe en février et mars, puis je retourne aux États-Unis, ensuite pendant l’été, je ferai des festivals un peu partout dans le monde, puis l’Australie, et peut être le Japon, j’espère. Mais ils n’ont pas trop l’air de m’aimer là-bas !

Lykke Li sur le web : site / Myspace / Facebook

Interview réalisée par Lara Beswick et Loïc Dumoulin-Richet

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Nina Kinert : la Force est avec elle http://owni.fr/2010/12/17/nina-kinert-la-force-est-avec-elle/ http://owni.fr/2010/12/17/nina-kinert-la-force-est-avec-elle/#comments Fri, 17 Dec 2010 07:00:53 +0000 Anastasia Levy http://owni.fr/?p=28882 Anastasia Levy est une jeune journaliste spécialisée dans les domaines de la musique, du cinéma et de la culture. Elle collabore notamment à Libération et Usbek & Rica. Vous pouvez la retrouver sur Twitter ici.

Nina Kinert était l’invitée, pour deux soirs consécutifs, d’ÅÄÖ, le festival des musiques actuelles suédoises. L’auteur-compositeur-interprète de 27 ans vient de sortir son quatrième album, Red Leader Dream. Après avoir joué les folkeuses pendant deux albums (« J’étais ce qu’on attendait d’une jeune Suédoise à ce moment-là : une fille, avec une guitare, qui raconte des histoires avec un air grave »), elle semble enfin avoir réalisé l’album qui lui ressemble. Red Leader Dream est censé être…un script audio pour un septième épisode de Star Wars. Largement influencée par la saga de Lucas, qui l’a accompagnée depuis qu’elle est toute petite, Nina Kinert aime profondément son univers, et s’y reconnaît. En musique, elle est marquée par les voix de Kate Bush et Stevie Nicks, et adore la dream pop de Cocteau Twins. Elle voudrait créer un genre musical appelé « science-fictional-fantasy pop ». J’ai donc décidé de lui faire…une interview Star Wars, appliquée à la musique.

Vendredi matin, lendemain de son concert à l’Institut suédois. Quand j’arrive, elle m’attend devant un café. Affable, le sourire aux lèvres, on discute pendant que je m’installe. Nina Kinert ne fait pas la conversation, elle est naturelle : « C’est votre première neige ? Depuis qu’on a commencé la tournée, partout où on passe, on arrive avec la première neige ».
Je lui explique que j’aimerais faire une interview qui prenne en compte son univers. Que j’ai préparé des questions posées par les personnages de Star Wars, s’ils avaient fait partie de l’industrie musicale. De bonne composition, elle me répond :« Ok, cool », sans bien savoir ce qui l’attend.
« On va commencer avec un facile, puisque son statut est le même dans Star Wars et dans l’industrie de la musique… »

Han Solo : Si je peux accéder à des millions de chansons gratuitement sur Internet, pourquoi je paierais pour ? «Tu vois qui je suis ? »

Nina : [Elle rit] Ahah, ok, Han est le pirate !

[Elle comprend tout de suite le principe, et répond instantanément].

Je ne sais pas trop, c’est compliqué, j’aime beaucoup le fait qu’on ait accès à toute cette musique. Mais si on veut continuer à avoir autant d’artistes, un tel choix, il faut trouver un moyen pour les rémunérer… Sûrement un moyen différent de ceux qui existaient jusque-là, mais je ne sais pas lequel ! Je n’ai pas la réponse.

Han : Je crois que personne n’a la réponse, mais pourquoi ce serait à moi d’en payer le prix ? Quand Jabba me demande de l’argent, je n’ai pas l’impression qu’il soit beaucoup plus vertueux que moi…

Nina : Ahah, c’est sûr que Jabba, c’est le plus gros escroc de tous… Mais attends…c’est qui Jabba ? L’artiste ?

Han : Euh non, les majors.

Nina : [Elle rit] C’est vrai que les majors ont bien profité de la situation, des artistes et du public, pendant des années. Mais ça reste difficile pour les petits. Moi, j’ai mon propre label, Ninkina Recordings, et si tout le monde télécharge ma musique…ça va être difficile de continuer. Je peux toujours jouer live, mais ça ne rapporte pas beaucoup.

Jabba The Hut : Je déteste quand Han essaye de m’arnaquer. Mais je me fous de faire ce qui est bien ou pas. Je veux continuer à gagner de l’argent facilement. Tu crois vraiment que vous, les artistes, allez finir par me mettre en échec ?

Nina : Ben je crois que c’est déjà le cas… De plus en plus d’artistes ont leur propre label, je crois que ça ne marche plus si bien pour vous, les majors. Vous survivez, parce que vous aurez toujours les Rihanna, Pink…

Princesse Leïa : Je suis connue, j’ai du talent, et on me respecte. J’ai trouvé une bonne solution, qui respecte mes principes, et mon peuple. Tu ne penses pas que tout le monde devrait prendre exemple sur moi… ?

Nina : Tu es…Radiohead ?

Leïa : Exact. Ou Trent Reznor.

Nina : Oui, l’idée du « pay what you want » est une bonne idée, je ne peux pas le nier. Mais bon, c’est plus facile à faire quand t’es Radiohead que quand t’es Nina Kinert hein. Je ne sais pas trop comment ça marcherait pour des « petits ». Et ça pose la question de la valeur de ce qu’on fait, la valeur de notre musique. Si on a mis du temps à réaliser un album, que vaut-il ? A-t-il une valeur minimum ?

Luke Skywalker : Je suis un peu perdu. J’aimerais faire ce qui est bien, mais je vois bien que c’est plus facile d’opter pour le côté obscur, la solution illégale. Tu aurais un conseil pour moi ?

Nina : Tu es…le consommateur ? Le public ? Quel conseil je pourrais te donner… Je crois que ça n’est pas trop grave de télécharger un album, et si tu l’aimes, de l’acheter ensuite. Et si tu ne l’aimes pas, t’es pas obligé de le crier sur les toits… (elle rit).

Luke : Mais pendant des années, j’ai l’impression que tout le monde m’a menti. On m’a un peu pris pour un idiot non ?

Nina : Pourquoi tu as cette impression ?

Luke : Ben dans les années 90, il y avait cette culture du single par exemple, sur lequel on faisait un effort, pour finalement essayer de te vendre un album avec une seule chanson correcte dessus…

Nina : Oui, c’est possible, mais j’ai l’impression que ça n’est plus tellement le cas. Maintenant, de toute façon, tu peux acheter juste les pistes que tu aimes sur un album…ça change la donne. Et puis tout ça c’est une question de goût. Ça n’est pas à moi de dire, « ça c’est bien » et « ça c’est mal ». Chacun fait selon sa conscience, et les possibilités qu’il a.

Dark Vador : J’ai un pouvoir immense, que j’ai conquis en n’étant pas un modèle de vertu, bien au contraire. Pourtant, plein de gens me suivent, parce que j’ai les gadgets les plus cools [elle acquiesce] et qu’ils ont peur d’être rejetés s’ils prennent une autre voie, tout en sachant que ça n’est pas la meilleure.

Nina : … Je n’ai aucune idée de qui tu es !

Dark Vador : Je suis Steve Jobs…

Nina : Ah ah, c’est vrai qu’il est fort. Il a réussi à instaurer un système, où si tu as ça, tu dois avoir ça, puis ça, puis ça. Et ça a marché, puisque j’ai moi-même un iPod, un MacBook…

Dark Vador : Tu as entendu parler de la licence globale, que j’aimerais mettre en place ? Le client paierait un forfait, et il pourrait télécharger toute la musique qu’il veut.

Nina : Ce serait bien, mais je ne vois pas tellement comment ça pourrait marcher, au niveau mondial, avec tous ces droits différents.
Vous avez Spotify en France ? C’est une très bonne idée, pas assez poussée. Ça reste encore très limité par les accords avec les labels par exemple. Ce serait bien qu’on puisse écouter la même chose partout dans le monde. Mais les artistes sont payés à chaque fois qu’on les écoute, c’est une bonne chose.

La force : Je suis partout. Tu ne peux pas sous-estimer mon pouvoir. Tu peux m’utiliser intelligemment, ou me mépriser, mais je peux t’être d’une grande aide. Je peux avoir une influence énorme…

Nina : Euh… [pas convaincue]… la musique ?

La force : Non, je suis les réseaux sociaux, Internet.

Nina : Aaah. À vrai dire, je n’ai pas de twitter, j’ai facebook et un myspace, comme tout le monde. J’arrive pas trop à être sur Internet tous les jours, ne serait-ce que pour des raisons techniques, en tournée. Ça n’est pas toujours facile d’avoir accès à la force ! Mais quand on y réfléchit un peu, c’est incroyable : le fait de pouvoir interagir avec les gens comme ça. Quand je poste une chanson, un mec à l’autre bout du monde peut l’écouter, et me dire ce qu’il en pense…

Tu as vu le nouveau myspace ? Ce qu’ils ont fait ? Ils essayent d’imiter facebook je crois, mais c’est raté. Ils ont tout mélangé. Hier j’ai essayé d’ajouter une chanson, j’ai pas trouvé comment faire… Bon j’ai pas essayé longtemps, mais avant c’était bien plus intuitif. Sur certaines pages, tu ne retrouves même plus le player…

Obi-Wan Kenobi : Pendant des années, j’étais indispensable, les gens me réclamaient, j’étais là pour eux. Et petit à petit, ils m’ont oublié. Un jour, Luke, nostalgique d’un temps qu’il n’avait pas connu, a décidé de venir me chercher, alors que tout le monde m’avait oublié, que je m’enracinais sur Tatooine.

Nina : [Elle fait un grand sourire] Tu es…le vinyle ? J’adorerais sortir un album en vinyle. Les gens qui achètent des albums ont envie d’acheter de beaux objets, plus que des cds… C’est bien normal. Je pense qu’à l’avenir, il ne restera plus que les fichiers numériques et les vinyles.

Crédits photos : FlickR CC christoph!; djenvert; myrrh ahn

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WikiLeaks: Une nouvelle fuite imminente? http://owni.fr/2010/11/19/live-un-mandat-darret-international-est-sur-le-point-detre-delivre-contre-julian-assange/ http://owni.fr/2010/11/19/live-un-mandat-darret-international-est-sur-le-point-detre-delivre-contre-julian-assange/#comments Fri, 19 Nov 2010 15:09:04 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=36324 Cet article sera mis à jour au fil de notre travail d’enquête et de crowdsourcing. Martin Untersinger contribue depuis Stockholm.

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For english readers, here is a quick summary:

24 hours after issuing an arrest warrant with rape charges against Julian Assange, the Swedish Justice forwarded a red notice to Interpol, synonymous with an international procedure. Contacted by OWNI, Mark Stephens, the British lawyer representing WikiLeaks’ founder, stongly criticized the “irregular method”, he “has never seen before” in his entire career. For his part, Björn Hurtig, the Swedish lawyer representing Assange, said he had already appealed, while recognizing that this case could influence WikiLeaks’ agenda. Now, Interpol has yet to confirm the warrant provided by the Swedish authorities, a procedure that usually takes a few hours. Now that WikiLeaks has announced “a new world” and a release “7 times more important than the Iraqi Warlogs”, the organization’s website seems to be running out of order.

Mercredi 24 novembre, 18h48 : l’appel d’Assange contre le mandat d’arrêt suédois a été rejeté

L’appel déposé vendredi par l’avocat de Julian Assange contre le mandat d’arrêt émis jeudi matin par la justice suédoise a été rejeté. La cour d’appel de Svea a estimé qu’il existait suffisamment de preuves pour maintenir le mandat d’arrêt visant à amener Julian Assange à s’expliquer devant la justice suédoise dans le cadre d’une affaire de viol.

La cour d’appel a sur certains points des avis différents de ceux du tribunal de première instance, mais considère qu’il y a toujours des raisons de demander son arrestation“, a expliqué le tribunal dans un communiqué, cité par l’AFP.

19h20 : Joint par OWNI, l’avocat britannique de Julian Assange a qualifié la décision du tribunal suédois d’”inhabituelle” et a condamné l’action de la procureur Marianne Ny, qu’il a jugé “inutile“. “Ce ne sont plus des poursuites [prosecution], ce sont des persécutions [persecution] !” a ainsi jugé Mark Stephens.

Il a également rappelé que jusqu’à présent, “aucun document” n’avait été transmis à son client et qu’avant de se présenter devant la justice suédoise, ce dernier attendra que la procureur soit passée “par toutes les étapes du processus” en lui communiquant “un résumé des preuves et des accusations qui pèsent contre lui, dans sa langue maternelle“.

Mark Stephens a par ailleurs éludé la question de savoir si l’échec de la procédure d’appel allait perturber la divulgation prochaine de nouveaux documents, en estimant “ne pas avoir à communiquer” sur les activités de Wikileaks.

Mercredi 24 novembre, 15h50: Wired annonce une fuite

Réputé pour ses rapports conflictuels avec Julian Assange, le blog Threat Level de Wired affirme que la prochaine livraison de WikiLeaks est “imminente”. Citant Bloomberg et des sources militaires, le site avance la date du 26 novembre pour cette nouvelle  publication, qui concernerait les fameux “mémos diplomatiques” qu’auraient transmis l’analyste Bradley Manning à l’organisation.

Au mois de février, WikiLeaks avait publié un échange entre Washington et Reykjavik, présenté comme un test par Manning. En attendant d’en savoir plus, il faut déjà résoudre un problème purement arithmétique: l’organisation avait annoncé une fuite “sept fois plus importante que les Warlogs afghans”. Pourtant, les “diplomatic cables” n’en représenteraient “que” 250.000.

[23h30] Le site est de nouveau opérationnel. Jusqu’à quand?

Mardi 23 novembre, 23h: WikiLeaks ne répond plus

Alors que le site de l’organisation ne connaissait jusqu’à présent que la maintenance comme routine, son accès a été subitement interrompu mardi 23 novembre aux alentours de 23 heures. Faut-il y voir le signe annonciateur d’une nouvelle publication? Cet incident est d’autant plus étrange que WikiLeaks vient de quitter PRQ, son hébergeur suédois, perquisitionné en septembre. Dès lors, on peut également envisager une atteinte portée aux infrastructures.

Pour ceux qui souhaiteraient accéder au site, vous pouvez toujours utiliser le site miroir.

Lundi 22 novembre, 6h: WikiLeaks annonce une nouvelle fuite et un “monde nouveau”

Via son compte Twitter, Wikileaks a annoncé cette nuit (heure française) qu’il va divulguer des documents dont la taille est sept fois supérieure à celle des war logs d’Irak. Une fuite énorme, puisque la précédente consistait déjà en 400.000 documents classifiés de l’armée américaine relatifs à la guerre en Irak, ce qui en faisait la plus grosse fuite de l’histoire de documents militaires.

Next release is 7x the size of the Iraq War Logs. intense pressure over it for months. Keep us strong: http://is.gd/hzbIa

Deux heures plus tard, il publiait un message encore plus fort :

“The coming months will see a new world, where global history is redefined.”

Samedi 20 novembre, 13h45: Interpol temporise

Dans un communiqué transmis à la presse, Interpol précise que l’antenne suédoise de l’organisation n’a pas encore communiqué le contenu de la notice rouge:

Nous ne pouvons fournir plus de détails tant que la division suédoise d’Interpol n’a pas donné le feu vert au Secrétariat Général pour rendre publique la notice en question. Par ailleurs, Interpol Suède ne pourra fournir cette autorisation que si le procureur général autorise une telle initiative.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que l’intitulé du communiqué fait référence au “fondateur de WikiLeaks”, et non à Julian Assange. Même s’il est poursuivi à titre personnel, l’activiste australien aura vraisemblablement toutes les peines du monde à dissocier son nom de l’organisation qu’il dirige, et contre qui cette procédure pourrait se retourner.

20h: Le mandat est émis

La police suédoise nous confirme par téléphone que la notice rouge a été transmise à Interpol. Par l’intermédiaire de son siège lyonnais, la police internationale précise que l’information “doit d’abord remonter via le bureau suédois d’Interpol et qu’elle sera publiée sur [le] site dès qu’elle aura été traitée par les opérateurs”.

[19h45] “La Suède malade de ses viols”. Avant d’évoquer les rouages de l’affaire ou le piège sexuel dans lequel aurait pu tomber Julian Assange, il faut mentionner le fait que la Suède est le pays qui recense le plus grand nombre de plaintes pour viol en Europe. Selon un article de Libération publié en 2009, pas moins de quinze personnes déposeraient plainte chaque jour dans le royaume scandinave, soit plus de 5.500 sur la seule année 2008.

[19h30] Deux types de notice rouge. Interpol rappelle qu’il existe deux types de notice rouge, “celles qui visent les personnes amenées à comparaître dans le cadre d’une enquête” (c’est le cas de Julian Assange), et “celles qui concernent les individus condamnés par contumace et devant purger leur peine”. En tout état de cause, le fondateur de WikiLeaks doit composer avec les accords d’extradition (PDF) signés entre la Suède et le Royaume-Uni (où il serait actuellement) en 1980.

[18h10] Le mandat émis autour de 20h. Tommy Kangasvieri, du National Bureau of Investigation, nous apprend que “les opérateurs sont en train de publier le mandat sur les systèmes”, en ajoutant que celui-ci devrait être officialisé vers 20h.

17h50: “Je n’ai jamais vu un procureur enfreindre la loi comme elle l’a fait”

Contacté par OWNI, Mark Stephens, l’avocat britannique de Julian Assange, a affirmé qu’il serait “très surpris” si un mandat d’arrêt international était lancé contre son client. Très remonté contre la procureur en charge de l’enquête à Stockholm, Marianne Ny, il estime que “les procédures était illégales et non nécessaires”: “Je fais confiance à mon confrère suédois, qui m’a expliqué que la procédure engagée par la procureur étaient illégales”, a-t-il expliqué.

Et d’enfoncer le clou:

La procureur est en complète infraction avec les lois suédoises, les loi européennes, les lois internationales et même les lois britanniques : elle a complètement failli à ses obligations. Jusqu’à présent, elle n’a pas donné à mon client un seul document, et il n’avait pas connaissance de l’identité des plaignantes jusqu’à hier, quand la plainte a été présentée à la cour. La procureur ne nous en avait pas informé. La convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme l’oblige pourtant à communiquer à mon client, dans un langage qu’il connait, la nature des accusations des preuves qui pèsent contre lui.

Selon son avocat, Julian Assange aurait proposé de coopérer avec la justice suédoise, sans que celle-ci ne lui offre de réponse. “Julian a offert sa coopération, il a proposé de rencontrer les autorités suédoises à l’ambassade de Suède à Londres ou en terrain neutre, à Scotland Yard”, rappelle-t-il.

Mark Stephens n’a d’ailleurs pas de mots assez durs à l’encontre des autorités judiciaires suédoises :

J’ai travaillé sur des dossiers dans le tiers-monde, dans des régimes totalitaires, et je n’ai jamais vu un procureur enfreindre la loi comme elle l’a fait. Si un mandat d’arrêt international est lancé, il faudra probablement qu’elle [la procureur] l’annule la semaine prochaine, quand l’audition de l’appel de mon collègue suédois aura lieu.

Selon son avocat, toutes ces procédures n’affecteront pas le travail de Julian Assange : « il va continuer à travailler comme avant. Mais si il est définitivement accusé, la chose la plus sensée à faire sera de coopérer et d’arranger la situation, mais tant que la procureur se comportera de la sorte, elle pourra s’attendre à des résistances ».

[17h40] L’avocat britannique dénonce une procédure “bizarre et exotique”. Interrogé par Channel 4, Mark Stephens, l’avocat britannique d’Assange, a vivement critiqué le mandat suédois, en stigmatisant l’attitude de la procureur Marianne Sy:

Je n’ai jamais vu ça, comment pourrions-nous lui répondre? Elle empoisonne délibérément les médias en présentant Julian comme un violeur qui cherche à se souscrire à la justice.

17h: L’avocat suédois d’Assange a fait appel

Joint à Stockholm vendredi en fin d’après-midi, Björn Hurtig, l’avocat suédois de Julian Assange a confirmé l’existence d’un mandat d’arrêt international, décerné par la procureur Marianne Ny: “elle a fait une demande de mandat d’arrêt international, mais elle ne m’en a pas encore informé”, a-t-il précisé.

L’avocat suédois nous a également confirmé avoir déposé un recours en appel contre le mandat d’arrêt lancé jeudi matin par la cour de justice de Stockholm. “Nous ne savons pas si cette décision aboutira, nous prendront une décision quand nous en saurons plus“.

Pour le moment, un voyage urgent d’Assange en Suède semble exclus, du moins tant que le mandat d’arrêt n’a pas été officiellement lancé:

Je ne sais pas si il a l’intention de se rendre en Suède mais au moment où je vous parle, il ne l’a pas prévu. Je lui ai d’ailleurs demandé de ne pas le faire, nous verrons si notre appel aboutit.

En tout cas, ce mandat d’arrêt pourrait momentanément mettre au pas WikiLeaks et son patron. “Si un mandat d’arrêt international est émis, je crois honnêtement qu’il lui sera difficile de continuer à travailler, de participer à des conférences ou donner des discours”, explique-t-il, sans se prononcer sur l’agenda de publication de l’organisation, qui pourrait être chamboulé.

Björn Hurtig a par ailleurs tenu à rappeler les “faiblesses” du faisceau de preuves qui pèsent contre son client:

S’il y a procès, s’il est condamné, il y a évidemment le risque qu’il soit jeté en prison, mais il faut attendre d’abord de voir s’il y a mise en examen. Toutefois, il faudra qu’ils aient quelque chose de plus solide pour gagner le procès. Je ne pense pas qu’ils en aient assez pour le condamner. Ils ont un dossier très faible mais en Suède, il y a cette loi étrange qui permet de le mettre en détention même si les preuves sont minces.

Tout reste donc suspendu à ce fameux mandat d’arrêt qui devrait être rendu public dans les heures qui viennent: “Si la police de l’endroit où il se trouve l’interpelle, c’est son avocat dans ce pays qui lui dira quoi faire. Mais il sera probablement transféré en Suède. Je ne lui ai pas parlé, mais je pense qu’il a la même conviction que moi: s’il y a procès, il gagnera.”

16h30: Le Pentagone se fait discret

Au mois de septembre, quand le parquet suédois avait subitement fait volte-face en lançant un premier mandat d’arrêt avant de se rétracter, Julian Assange avait évoqué les “coups bas” (“dirty tricks”) du Département de la Défense américain. En filigrane, il soupçonnait l’administration d’être à l’origine des accusations de viol. Aujourd’hui, devant ce gros caillou dans la chaussure de WikiLeaks, le major Christopher Perrine préfère jouer profil bas. Il l’explique au téléphone, laconique:

Je ne pense pas qu’il soit approprié pour nous de commenter une décision de justice suédoise, interne par nature.

16h: Le mandat dans les tuyaux

Quelques heures après avoir lancé un mandat d’arrêt pour viol contre Julian Assange, la justice suédoise s’apprête à diffuser une notice rouge (PDF), synonyme de signalement auprès d’Interpol. “Nous attendons que les autorités suédoises nous transmettent l’ordre afin que nous puissions le publier sur notre site”, explique un porte-parole de l’organisation internationale de police criminelle. Joint au téléphone par OWNI, Tommy Kangasvieri, le fonctionnaire du National Bureau of Investigation suédois en charge du dossier, révèle que le processus devrait aboutir dans les heures qui viennent:

Pour l’heure, la procédure est soumise au secret de l’instruction, mais le mandat est en train d’être traduit en plusieurs langues, et nous allons le publier sur nos machines.

Jeudi, déjà, Bjorn Hurtig, l’avocat suédois de Julian Assange, avait exprimé la “forte probabilité” de voir son client répondre devant la justice scandinave.

Pour retracer les trois derniers mois de WikiLeaks, vous pouvez consulter notre chronologie interactive (en grand format en cliquant ici):

Quelques liens pour mieux comprendre WikiLeaks

Allô c’est Julian Assange (le récit de notre rencontre avec Julian Assange à Londres)
Warlogs irakiens, l’interface de visualisation (live-blogging des Warlogs irakiens)
Julian Assange et démons (éclairage sur la personnalité complexe du fondateur de WikiLeaks)
Les dix thèses de WikiLeaks (à quoi sert le site?)

Retrouvez tous nos articles étiquettés WikiLeaks en cliquant ici
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Crédits photo: Flickr CC espenmoe, Natasha Friis Sachberg

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La Suède, un refuge à toute épreuve pour WikiLeaks? http://owni.fr/2010/10/23/la-suede-un-refuge-a-toute-epreuve-pour-wikileaks/ http://owni.fr/2010/10/23/la-suede-un-refuge-a-toute-epreuve-pour-wikileaks/#comments Sat, 23 Oct 2010 16:14:58 +0000 Martin Untersinger http://owni.fr/?p=33137 Wikileaks récidive ! Le site spécialisé dans la publication de documents confidentiels vient de publier un peu moins de 400 000 fichiers sensibles impliquant l’armée américaine en Irak. L’organisation a même chargé OWNI de réaliser une application de crowdsourcing.

Après la diffusion de documents similaires concernant l’Afghanistan en juillet dernier, la plateforme et son fondateur Julian Assange ont provoqué la fureur du Pentagone. Les autorités américaines verraient d’ailleurs bien ce dernier derrière les barreaux, et son site définitivement mis hors d’état de nuire. Même s’il agit avec un luxe de précautions et que WikiLeaks est protégé par un réseau informatique ultra-sécurisé, Assange s’est très vite mis à la recherche d’un pays où son organisation serait protégée et pourrait échapper plus facilement aux autorités américaines.

C’est autour de l’Europe du Nord que l’éphèbe australien a choisi de graviter, afin de profiter de la législation locale, bien plus favorable aux médias qu’ailleurs. Si Assange a passé ces derniers jours à Londres pour préparer la publication de la dernière salve de documents, c’est d’abord depuis l’Islande qu’il a commencé à opérer. Il y était basé lorsqu’il a dévoilé “Collateral Murder”, la vidéo d’une bavure de l’armée américaine en Irak qui a causé la mort d’une dizaine de civils.

Mais c’est en Suède qu’Assange semble avoir trouvé un havre de paix et une législation extrêmement protectrice. Il l’a réaffirmé lors de la conférence presse qu’il a tenu ce matin :

“La Suède possède une des meilleures législation sur la presse au monde. Une loi ne vaut jamais plus que le papier sur laquelle elle est écrite, mais il y a un très fort soutien pour la liberté de la presse : il y a des gens qui cherchent vraiment à utiliser cette loi. Nous avons donc choisi d’y installer nos serveurs”

Problème : il y a quelques jours, les autorités suédoises lui ont refusé le titre de séjour dont il avait fait la demande en août dernier. La Suède est-elle vraiment le refuge rêvé pour l’Australien et son organisation ?

Le bouclier suédois

Il y a quelques mois, la tête pensante de WikiLeaks s’est tournée vers le Parti Pirate, et plus précisément son hébergeur PRQ, réputé peu regardant sur le contenu des informations qu’il héberge. Son patron Mikael Viborg a d’ailleurs donné un aperçu tonitruant de ses positions sur la liberté d’information et d’expression dans une interview accordée à Bakchich. Même si WikiLeaks entretient volontairement le flou autour de son hébergeur, on sait également qu’une partie de ses infrastructures est gérée par Bahnhof, une autre entreprise suédoise réfugiée dans un abri antiatomique en plein coeur de Stockholm.

Afin de maximiser sa protection, il avait même été question pour WikiLeaks d’héberger ses fichiers sur les serveurs du Parti Pirate dans l’enceinte même du Parlement, où le parti espérait obtenir des sièges aux dernières élections. N’ayant obtenu qu’un pourcent des voix, ce projet restera lettre morte.

Mais plus que des bonnes volontés, Julian Assange est surtout venu chercher une législation extrêmement protectrice.
En Suède, la liberté de la presse et le secret des sources font l’objet d’une législation ancienne et particulièrement protectrice. C’est en que fut proclamée pour la première fois la liberté de la presse en 1776, près de 25 ans avant la France et sa Déclaration des Droits de l’Homme. Aujourd’hui, les textes suédois régissant les droits des médias sont pleinement constitutionnels, déterminés par l’Acte sur la Liberté de la Presse (Tryckfrihetsförordningen), un des quatre principaux piliers de la Constitution Suédoise.

De fait, il est très difficile pour les autorités suédoises d’agir sur des serveurs localisés sur leur territoire. Concrètement, un site ne peut être fermé que si ses propriétaires ont été jugés coupables d’un crime, même si les données qui y sont contenues peuvent être utilisées dans le cadre d’une investigation. De plus, une action en justice contre un média constitutionnellement protégé ne peut être conduit que par le Chancelier, la plus haute autorité judiciaire du pays. Le procès en lui même se déroule devant une juridiction d’exception, spécialement désignée. En dehors de ce cas de force majeure et en vertu de la loi suédoise, toute personne qui contreviendrait au källskydd (protection des sources) risquerait jusqu’à un an de prison. C’est pour cette raison que le 14 août, le tabloïd suédois Aftonbladet annonçait en grande pompe sa collaboration avec Julian Assange, manière pour ce dernier de se placer sous la protection du plus grand quotidien du pays. Cependant, cette collaboration semble être aujourd’hui au point mort.

Pour être conforme aux textes suédois, l’atteinte à la liberté d’expression doit être justifiée par une menace pour la sécurité nationale. Beaucoup s’étaient demandé si ce cas de figure pouvait être invoqué si il était porté atteinte à la sécurité d’un état ami, comme les États-Unis. Il faut rappeler que dans le passé, la justice suédoise avait refusé de procéder à une enquête à la demande de la Russie sur un site rebelle tchétchène hébergé en Suède, au motif que les lois suédoises avaient vocation à protéger l’ordre public en Suède, “pas ailleurs dans le monde”.

Mais selon Oscar Swartz, fondateur de Bahnhof, c’est moins la nature même des lois qui a attiré WikiLeaks que la façon dont ces dernières ont été appliquées : “les juristes américains utilisent la loi de manière intransigeante et essaient par tous les moyens de mettre des bâtons dans les roues. Nous n’utilisons pas la loi de cette manière en Suède.”

Les Suédois avec WikiLeaks

WikiLeaks profite également d’une longue tradition de protection des médias et d’un climat très favorable dans l’opinion Suédoise, auprès de la jeunesse notamment. “La volonté du peuple suédois est avec nous” avait déclaré Julian Assange en août dernier. Voici ce qu’en pense Alexa Robertson, politologue et professeur à l’École de Journalisme de l’Université de Stockholm.

“En Suède, [Wikileaks] a un lien intéressant avec le Parti Pirate, qui est entré au parlement Européen aux dernières élections, notamment grâce au soutien des jeunes. Ces derniers supportent moins les comportements illégaux que la libre circulation de l’information, et désapprouvent le fait que le “capital” puisse dicter ce qui est publié. Il me semble que c’est pour cela que [WikiLeaks] reçoit un très large soutien de la part des jeunes, surtout de gauche. Mais pour compliquer les choses, ils bénéficieront peut-être aussi du soutien de l’extrême droite, comme pendant l’affaire des caricatures de Mahomet… En Suède, la question de la liberté d’expression et du droit de publier aboutit à des coalitions étranges”.

Le climat politique est également très favorable à Assange et ses comparses. Interrogé pour savoir si le pouvoir suédois allait intervenir à la suite de la publication des War Logs, le ministre suédois des Affaires Étrangères Carl Bildt avait écarté toute possibilité d’intervention, arguant qu’il appartenait au pouvoir judiciaire, et non exécutif, de trancher cette question. “Est-ce responsable de publier une information qui peut amener des gens à être tués ? C’est plus une question éthique qu’une question légale” avait-il même expliqué.

Un abri loin d’être à l’épreuve des balles

Plusieurs centaines de soldats suédois sont actuellement engagées aux côtés de l’US Army en Afghanistan… La publication de nouveaux documents concernant ce théâtre d’opération militaire pourrait rentrer en conflit avec la loi suédoise et mettre en cause la “sécurité nationale”. Difficile dans ce cas pour la Suède de refuser son aide aux États-Unis dans l’éventualité d’une action contre WikiLeaks. C’est sans compter le fait que dans les textes constitutionnels suédois, la liberté de la presse est limitée en cas de publication de documents confidentiels concernant la Suède : brèche qu’un avocat habile bien aidé par les circonstances peut mettre à profit.

La loi suédoise n’empêche pas les perquisitions et les investigations : il y a quelques semaines, les serveurs de PRQ ont été perquisitionnés, même si WikiLeaks ne semblait pas visé par la procédure. De même, la loi suédoise n’a pas été d’un grand secours pour les fondateurs de Pirate Bay, condamnés à un an de prison et dont le procès en appel vient de s’achever devant la cour d’appel de Stockholm. Et au delà des serveurs et des bases de données, la personne de Julian Assange n’est pas à l’abri des attaques, même en Suède. Les accusation de viol – qu’il continue de nier en bloc – formulées à son encontre en août dernier sont là pour rappeler qu’on est jamais autant exposé que lorsque on fait trembler le Pentagone.

Mais le principal problème de WikiLeaks est aujourd’hui l’obtention d’un certificat de publication, document délivré l’autorité de régulation audiovisuelle suédoise et indispensable pour bénéficier des protections légales s’appliquant aux médias. Le refus des autorités d’accorder à Julian Assange un permis de séjour va obliger WikiLeaks à désigner un responsable éditorial – condition essentielle pour obtenir le certificat de publication – résidant en Suède, qui sera responsable devant la justice de tous les documents publiés par la plateforme. Un poste à risque. Parallèlement, pour que la protection des sources soient effective, le site internet doit faire l’essentiel de son travail depuis la Suède. Or Les Warlogs d’Afghanistan et d’Irak ont été publié depuis Londres, et Collateral Murder depuis l’Islande.

Cela explique sans doute pourquoi les démarches pour obtenir ce fameux certificat semblent au point mort, comme l’a révélé en septembre un article de la Columbia Journalism Review. A ce jour, WikiLeaks ne figure pas dans la liste des sites internet protégés par les lois sur la liberté de la presse, et aucune demande n’a été enregistré par l’autorité de régulation suédoise.

Le refus des autorités suédoises de lui accorder son permis de séjour vient compromettre un peu plus la protection des sources dont pourrait bénéficier WikiLeaks. Espérons qu’ils disposent d’un plan de secours. Pourquoi pas l’Islande ?

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Crédits Photo CC Flickr : Natasha Friis Sackberg, Niklas Plessing.

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Système de retraites suédois: au Nord, rien de nouveau http://owni.fr/2010/10/11/systeme-de-retraites-suedois-au-nord-rien-de-nouveau/ http://owni.fr/2010/10/11/systeme-de-retraites-suedois-au-nord-rien-de-nouveau/#comments Mon, 11 Oct 2010 18:58:48 +0000 Martin Untersinger http://owni.fr/?p=31201 « Le modèle suédois, c’est une illusion née à l’étranger » affirmait l’écrivain et dramaturge suédois Henning Mankell dans les colonnes du journal La Croix daté du 8 octobre. Une voix de moins en moins dissonante dans un pays qui apparaît plus que jamais affaibli par la xénophobie et la désintégration de son fameux modèle social.

Pourtant, ce fameux “modèle Suédois” – système de retraites en tête – n’a jamais été aussi populaire. Grâce à la crise, mais aussi à cause de la réforme des retraites en France, où il a été souvent cité en exemple. L’adoption – sauf surprise – du projet de réforme et la journée de mobilisation du 12 octobre sont l’occasion de revenir sur un système qui semble simple et efficace comme un meuble en kit sur le papier, mais qui a aussi réussi à faire oublier ses nombreuses carences. De quoi tempérer l’ardeur de ceux qui le voient déjà appliqué dans l’hexagone.

Simple et efficace comme un meuble en kit

Pour mieux comprendre les grandes lignes du fonctionnement du système suédois, penchons nous sur le cas (fictif) de Björn (ceci n’est pas un cliché).

Björn a 35 ans. Rentré sur le marché du travail en 1998 au moment de la ratification par le parlement suédois de la toute nouvelle réforme du système des retraites, il travaille dans une grande banque suédoise. Chaque année, il cotise à hauteur de 7 % de son salaire. La banque, de son côté, verse à la caisse des retraites 10 % du salaire de Björn. Ce dernier doit en outre placer 2 % de son salaire dans un fonds de pension.

Chaque année, Björn reçoit par la poste la fameuse enveloppe orange, qui récapitule l’intégralité des cotisations accumulées. Cette somme, pondérée chaque année par l’évolution générale des salaires, constitue ses droits à la retraite et serviront à calculer le montant de cette dernière.

Björn pourra partir à la retraite à partir de 61 ans (dont 40 ans de cotisations), l’âge légal de départ en Suède. La somme de toutes les cotisations versées pendant sa vie professionnelle va être divisée par le nombre d’années d’espérance de vie restantes pour sa classe d’âge afin de calculer le montant de la retraite. Car c’est là le fondement de ce système dit “à comptes notionnels” : le total des cotisations versées pendant le cours de la vie est équivalent au total des retraites perçues.

Mais attention, le système fonctionne encore par répartition : Björn n’a rien épargné, et l’argent qu’il a cotisé pendant sa vie professionnelle a servi a financer directement la retraites de ses aînés.

Des mécanismes existent pour corriger les inégalités du système. L’état prend à sa charge une partie des cotisations dans certains cas (invalidité, longue maladie, congé parentaux longue durée). De même, les personnes qui n’auraient pas cotisé suffisamment pour s’offrir une retraite décente se voient octroyer une retraite minimum.

Un système largement perfectible

Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une solution miracle – en l’occurrence un système pérenne largement soutenu par toutes les franges de la société – a un certain pouvoir attractif. Mais même si il est un modèle de rigueur et d’efficacité nordiques, le système suédois est largement perfectible.

La confiance des suédois eux-mêmes dans leur système est toute relative, puisque selon un sondage récent évoqué par un rapport du Comité d’Orientation des Retraites, 60 % des suédois ont une confiance faible ou nulle dans le système. Car la question du financement des retraites n’est pas une question anodine, même en Suède : le parti d’extrême droite les Démocrates de Suède a violemment opposé retraites et immigration dans un virulent clip de campagne interdit de diffusion.

Pas sûr non plus que le système permettent une amélioration des conditions de vie. Edward Whitehouse, économiste à l’OCDE et spécialiste des systèmes de retraite en Europe rappelle que « ce qu’aiment bien passer sous silence les Suédois, c’est que 55 % de leurs seniors touchent la retraite minimale ». De même, aucune disposition n’est prévue pour prendre en compte la pénibilité : le montant de la retraite étant déterminé par l’espérance de vie, les carrières les plus pénibles s’en trouvent pénalisées.

De fait, si le modèle suédois trouve un certain écho en France, où on loue son efficacité économique et sa stabilité, cet avis ne fait pas l’unanimité.

Éric Aubin, en charge de la question des retraites à la CGT, ne croit gère au modèle suédois :

« Le modèle à compte notionnel ne répond pas aux deux questions principales que se posent les salariés : à quel âge et à quel niveau de pension je vais partir. C’est un système où on ne connait pas le niveau de pension : tout dépend de l’âge et de l’espérance de vie de la génération, il y a beaucoup d’incertitudes. »

Un système que la crise Abba

L’indexation des retraites sur le niveau général des salaires ainsi que le placement d’une partie des cotisations sur des fonds de pension rendent le système tributaire des fluctuations économiques et financières.

Ainsi, n’échappant pas à la tourmente économique mondiale, le montant des retraites va subir une chute de 4,4 % en 2010. L’état a d’ailleurs été contraint d’intervenir pour prévenir une dégradation trop forte du pouvoir d’achat des seniors. Cette dépréciation a pris tout le monde par surprise : « on n’avait pas pensé que nos retraites pouvaient augmenter de 4,5 % et baisser d’autant l’année suivante » déclarait l’année dernière Curt Persson, le président de la très influente association de retraités PRO.

« Face à la crise le système suédois n’est pas une garantie. Ce n’est pas un système qui répond au besoin de sécurité » explique Éric Aubin.

Le député (UMP) Arnaud Robinet, auteur d’un rapport sur le financement des retraites en Europe, partage le même constat :

« Le modèle suédois n’est pas la panacée, il y a eu des baisses des pensions, notamment pendant la crise financière. Le système suédois est très intéressant dans son architecture mais en aucun on ne peut le transposer en France. »

Un modèle difficilement transposable à la France

Deux pays à très forte pression fiscale, à forte tradition d’état providence et aux pyramides des âges similaires : il n’en faut pas plus pour que l’éventualité d’une adaptation du modèle suédois en France soit évoquée (http://www.euractiv.fr/modele-suedois-retraites-montre-exemple-france-article).

L’idée est séduisante : « le système Français prend en compte les 25 meilleures années. L’étendre à toute la vie serait plus juste et réduirait les distorsions du marché du travail. ARRCO, le principal régime de retraite fonctionne déjà avec un système à points » explique Edward Whitehouse.

Pourtant, bien malin sera le politique qui parviendra à appliquer en France les recettes suédoises.

Une tradition de consensus qui nous fait défaut

En effet, la Suède nourrit depuis longtemps une forte tradition de consensus. C’est un cliché qui se vérifie : il a fallu près de 15 ans de négociations et de compromis pour que les partis réunis autour de la table des négociations parviennent à un accord définitif, mettant en place un système financièrement équilibré et pérenne.

En outre, là où la réforme française est dictée directement par l’Élysée, les autorités suédoises ont inclut aux négociations la grande majorité des partis politique. Résultat ? Un processus de réforme qui a débuté au milieu des années 80 pour une adoption au Parlement en 1998… avec près de 80 % des voix. La Suède a ainsi réussi ce qui nous apparaît comme un tour de force politique : affranchir une réforme profonde et contestée des échéances électorales.

Oui mais voilà, la France n’est pas la Suède. « Il y a eu là-bas 15 ans de négociations, or nos caisses n’ont pas 15 années de réserve devant elles, les choses sont différentes » rappelle Éric Aubin. En effet, les caisses de retraites suédoises ont longtemps été bénéficiaires et ont pu accumuler de solides réserves, s’octroyant une marge de manœuvre plus que confortable.

De lourdes différences structurelles

Adapter le modèle suédois est structurellement délicat. Selon Arnaud Robinet « la Suède a un système simple transparent et beaucoup plus lisible. En France il y a plus de 35 régimes de retraite différents ». Par ailleurs, l’ancien système suédois était déjà largement unifié, ce qui l’a rendu beaucoup plus facile à réformer que nos multiples régimes spéciaux. C’est aussi l’avis d’Edward Whitehouse : « en France, il serait complexe de mettre en œuvre le système suédois à cause du grand nombre de régimes appliqués aux différents groupes de salariés. Cela aurait beaucoup moins de sens d’avoir une partie du système qui resterait inchangée et une autre qui fonctionnerait à la suédoise ».

Plus largement, le modèle Français semble avoir de beaux jours devant lui, que ce soit pour la majorité ou pour l’opposition.

Un modèle français pas encore enterré

Pour Éric Aubin, pas la peine d’envisager une réforme systémique à la suédoise, car l’enjeu se situe davantage dans la question de la répartition des richesses que dans la structure du système :

« Notre système est viable, il a fait ses preuves depuis 1945, notamment quand le pays était en difficulté à la sortie de la guerre. Il faut redéfinir le financement de la protection sociale en France, et notamment le financement des retraites. Nous n’avons pas besoin de réforme totale. Depuis 20 à 30 ans, plus de richesses sont redistribuées aux actionnaires et de moins en moins à la protection sociale. Sarkozy avait pointé ce problème mais rien n’a jamais été fait pour rééquilibrer »

Le député Arnaud Robinet partage le même constat et estime que « nous devons sauvegarder le système par répartition, qui relève de la solidarité intergénérationnelle. Le système français parviendra à l’équilibre 2018, mais il faut le renforcer. Nous avons la possibilité, en France de consolider le système par répartition. »

Reste à voir si une retraite menée au pas de charge peut montrer la même stabilité politique qu’une réforme négociée sur 15 ans, dont l’équilibre financier et la pérennité politique semblent à l’abri de toute forme de contingence. Les hommes politiques français seraient de toute façon bien inspirés de prendre exemple sur les pays du nord et la social-démocratie scandinave, du moins ce qu’il en reste.

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Crédits Photo CC Flickr : Matti Mattila, Stewf & Danko.

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Blocage des sites : Le juge contourné, pas les critiques http://owni.fr/2010/09/30/blocage-des-sites-le-juge-contourne-pas-les-critiques/ http://owni.fr/2010/09/30/blocage-des-sites-le-juge-contourne-pas-les-critiques/#comments Thu, 30 Sep 2010 09:48:36 +0000 Astrid Girardeau http://owni.fr/?p=29969 De retour à l’Assemblée nationale en deuxième lecture, le projet de Loi d’Orientation et de Programmation Pour la Sécurité Intérieure (Loppsi) a été examiné hier par la Commission des Lois.

La Commission a “rejeté sans discussion” l’amendement visant à réintroduire l’obligation de passer par l’autorité judiciaire pour ordonner aux fournisseurs d’accès Internet (FAI) le blocage d’un contenu présentant un “caractère manifestement pédo-pornographique”.  En janvier dernier, lors du premier passage du texte devant cette même Commission, un amendement similaire est adopté malgré l’avis défavorable du rapporteur Eric Ciotti selon qui “le caractère odieux et scandaleux des images diffusées exige que l’on soit très réactif”. Mais il y a quelques semaines, cette obligation est supprimée par le Sénat.

La disposition oblige les opérateurs à “empêcher l’accès sans délai” aux internautes français aux contenus “présentant un caractère manifestement pornographique”. Cet article de la Loppsi est inséré dans l’article 6 de la loi pour la confiance en l’économie numérique (LCEN), article qui permet déjà de faire retirer ou de rendre inaccessible l’accès à des contenus illicites en posant le principe dit de subsidiarité. Cela implique de s’adresser d’abord à l’éditeur, puis à l’hébergeur du contenu, avant de se tourner vers les FAI en cas d’échec des demandes précédentes. Un principe conservé dans la loi sur les jeux en ligne (même si malmené dans l’affaire Stanjames) mais supprimé dans la Loppsi.

Ce qui est critiqué par beaucoup comme étant un simple “masquage” qui ne permet ni de supprimer les contenus, ni de lutter activement contre la pédo-pornographie et la pédophilie.

“Le dispositif prévu (…) ne permet nullement de réduire la pédo-pornographie en elle même, soutiennent des députés (pdf) en janvier dernier. Tout au plus permettra-t-il de cacher aux internautes le phénomène”. Cela est aussi contesté par des associations d’hébergeurs et d’opérateurs (GESTE, ASIC, AFA, FFT, etc.) “Nous sommes pour le retrait à la source (…) non pour un masquage” déclare ainsi l’Association des Fournisseurs d’Accès (AFA). Alors que la FFT (Fédération Française des télécoms) juge la remise en cause de la subsidiarité “inacceptable”. En Allemagne, sous le slogan “Supprimez, le bloquez pas — Agissez, ne fermez pas les yeux!“, MOGiS e.V., une association de victimes d’abus sexuels sur mineurs, s’oppose au blocage des sites “comme moyen de lutte contre la circulation des images à caractère pédopornographique sur Internet”.

Récemment, eco, association allemande des industriels d’Internet a révélé que “des 197 sites qui ont été signalés au cours du premier semestre 2010 au bureau des plaintes d’eco, 194 ont pu être supprimés dans le délai d’une semaine“. Et que les contenus hébergés sur des serveurs allemands étaient hors ligne en une journée.

Hier, AK Zensur, un groupe de travail qui regroupe plusieurs associations allemandes de défense des droits et libertés des citoyens, a publié la première version d’une analyse (pdf) sur le blocage par liste noire au Danemark et en Suède. Ceci alors, qu’outre-Rhin comme en France, les pays scandinaves sont souvent cités en exemples pour affirmer que de tels dispositifs sont possibles et efficaces. Leur analyse d’“un échantillon représentatif de 167 sites actuellement bloqués au Danemark” montre que la majorité des domaines bloqués “ne sont plus actifs”.

Pour les trois encore actifs, et contenant de la pédo-pornographie, ils ont contacté via une notification par mail l’hébergeur américain et le registrar indien. Et rapportent que le premier est intervenu en moins de 30 minutes, et le second au bout de trois heures. Également bloqués en Norvège, Suède et Finlande, deux des noms de domaines concernés sont présents sur la liste noire au Danemark depuis 2008. “Cela signifie que la police n’a rien fait depuis deux ans pour faire fermer ces sites“, critique AK Zensur.

Dans une brochure (pdf) publiée il y a quelques jours, l’organisation européenne EDRI (European Digital Rights) explique également pourquoi, selon elle, le blocage de sites ne fait que masquer les crimes que sont la pédo-pornographie et la pédophilie. “Bloquer implique de laisser les sites illégaux en ligne, et de simplement rendre leur accès plus difficile. L’accès est cependant toujours possible, quelque soit la technologie utilisée”, écrit l’EDRI. “En revanche, la suppression d’un site illégal entraîne son retrait d’Internet, et rend son accès impossible.

L’étude cite Björn Sellström, officier de police, et chef du groupe d’enquête contre la pédopornographie et la maltraitance des enfants en Suède, où un dispositif de blocage par les FAI a été mis en place en 2005 . Il y a un an, Björn Sellström déclarait : “nos mesures de blocage ne conduisent malheureusement pas à réduire la production de pédopornographie sur Internet.”

Image : CC RIUM+
Image article : AK Zensur

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Julian Assange et démons http://owni.fr/2010/08/24/julian-assange-et-demons/ http://owni.fr/2010/08/24/julian-assange-et-demons/#comments Tue, 24 Aug 2010 11:46:09 +0000 Olivier Tesquet http://owni.fr/?p=25890 Dans sa quête perpétuelle de visibilité, voilà le genre de publicité dont se serait bien passé Julian Assange. Samedi, quelques heures après avoir émis un double mandat d’arrêt à l’encontre du fondateur de WikiLeaks pour viol et agression, la justice suédoise a subitement fait machine arrière. Interrogée sur Al-Jazeera, Karin Rosanger, une porte-parole du parquet, a défendu une “procédure normale” qui a fait tiquer le journaliste de la chaîne qatarie. “N’aurait-il pas été plus logique d’essayer de contacter l’accusé directement?”, lui a-t-il demandé. Malgré l’insistance du présentateur, la représentante du procureur a refusé de fournir les détails qui ont étayé l’accusation scandinave.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Forcément, ce flou cinétique (de la justice ou des whistleblowers, on ne sait plus très bien qui dégaine le plus vite) vient faire le lit des néo-conspirationnistes de tous poils, qui voient la main de la CIA derrière. Les petits rigolos du web auraient même une expression idiomatique pour synthétiser l’état d’esprit de certains soutiens de WikiLeaks: “Coincidence? Je ne crois pas.”

Assange, soucieux de ne pas se battre contre des moulins à vent, préfère rester mesuré. Dans un entretien publié dimanche par le tabloïd suédois Aftonbladet et cité par Le Monde, il affirme [ne pas avoir] de preuve directe que cela vient des services secrets américains ou autres”, une hypothèse “absurde” pour le Pentagone. En revanche, le boss de WikiLeaks a reconnu qu’il avait été “mis en garde contre des pièges sexuels”.

Le retour du piège à miel?

Soucieux de ménager ses inimitiés au sein de l’administration américaine – il a parfaitement compris les rouages du soft power, comme la perspective d’une nouvelle forme de lobbying -, il se garde bien d’accuser directement les agences de renseignement. Pourtant, à y regarder de plus près, la notion de “piège sexuel” charrie son lot d’allusions à une guerre froide un peu chaude, et semble aller de pair avec la petite histoire de l’espionnage. Outre-Atlantique, il existe même un terme pour désigner cette méthode non conventionnelle: “honey trap”, littéralement “piège à miel”. Dans le vocable d’ex-hacker d’Assange, c’est un peu comme s’il s’était fait prendre dans un “honey pot”, un pot de miel destiné à piéger les pirates.

Il y a quelques mois, Phillip Knightley, journaliste vétéran spécialiste des espions, dressait sur Foreign Policy un panorama des cas les plus célèbres, de Mordechai Vanunu à Mata-Hari. Il prodiguait en outre quelques conseils à ceux qui pourraient être la cible de telles pratiques, de nouveau populaires chez nos voisins russes par exemple:

- Ne suivez pas cette fille
- N’acceptez des faveurs de personne
- Méfiez-vous des médias
- Soyez doublement vigilant si vous êtes homosexuel
- [Méfiez vous de] toutes les femmes seules (comme au temps de la RDA et de la Stasi)

Poèmes crypto-érotiques

Coucou...

D’une prudence extrême quand il s’agit de protéger son travail, expert en matière de cryptage, rompu aux exigences du nomadisme (un portrait de LEXPRESS.fr rappelle qu’il a fréquenté trente-sept écoles et six universités pour échapper à un père membre d’une secte New Age), Assange aime aussi les femmes. Sans se perdre dans des conjectures douteuses dont personne ne connaît ni les tenants ni les aboutissants, on peut aisément imaginer qu’il ait négligé le conseil n°1, à moins qu’il ne s’agisse du n°5.

Récemment, le site australien Hungry Beast a exhumé le vieux site de Julian Assange, Interesting Question, qu’il a alimenté entre 2006 et 2007. Entre une réflexion métaphysique sur le concept d’Etat et une élégie à Kurt Vonnegut, il y déclame son amour des femmes dans des poèmes crypto-érotiques ou des textes à la frontière du mysticisme:

J’ai toujours trouvé les femmes prises dans l’orage attirantes. Peut-être s’agit-il d’un fantasme universel, destiné à justifier mon inclination pour une jolie fille que je connaissais mal, pour voir en elle des pensées lascives à mon sujet [...] [pour la voir] se tenir habillée dans sa douche avant que la pluie et le vent ne frappent son corps alors qu’elle s’approche timidement de ma porte, et que je ne puisse pas la repousser

Dans le même billet, il se demande si les hommes ne sont pas à la “manipulation romantique des femmes que ce que le krill est aux baleines”. Et de décrire son amour pour une accro au café, la façon dont il s’étalait de l’arabica moulu sur les épaules, ou son rêve de devenir une tasse, une demi-tasse, le quart d’une tasse. Pour autant, il serait bien mal avisé de tirer des conclusions hâtives au sujet d’Assange, sur la base de son appétence pour la gent féminine ou de son fétichisme des boissons chaudes.

“Je n’ai jamais eu, ni en Suède ni dans aucun autre pays, de relation sexuelle avec une personne d’une manière qui ne soit pas conforme à la volonté des deux”, a-t-il fermement déclaré. Dans les colonnes de The Independent, une des deux jeunes filles qui aurait porté plainte contre l’échalas australien livre anonymement une version sensiblement différente. “La responsabilité de ce qui s’est passé pour moi et l’autre fille est celle d’un homme qui a une perception faussée de la femme et qui n’aime pas qu’on lui dise non.”

Les semaines qui viennent apporteront peut-être des réponses à ce nouveau brouhaha médiatique, mais pour l’heure, faisons valoir la présomption d’innocence, et tenons-nous en à ceci: Julian Assange n’aime pas les rapports non consentis. Sauf quand ceux-ci sont en PDF.

Crédits Photos CC FlickR par adamfeuer, espenmoe

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