OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Google, miroir des préjugés http://owni.fr/2012/08/16/google-miroir-des-prejuges/ http://owni.fr/2012/08/16/google-miroir-des-prejuges/#comments Thu, 16 Aug 2012 14:42:55 +0000 Paule d'Atha http://owni.fr/?p=118201

On vous a parlé des questionnements métaphysiques de Renee DiResta dans le 43e épisode des Data en forme : comment les Américains se voient-ils eux-mêmes ? [en]. Au départ, une expérience un peu geek avec une méthodologie simple : on commence à taper “pourquoi l’Utah est si” dans Google et on note les suggestions affichées par le moteur de recherche. Et on récidive avec les 50 états. Avec des résultats parfois cocasses, pathétiques ou révélant juste la nature humaine : “pourquoi le Kansas est-il aussi venteux”, “plat”, “chiant” ou “humide” ou encore “pourquoi la Californie est-elle si libérale”, “fauchée”, “anti-armes” ou “chère”.

Le procès suggestif de Google

Le procès suggestif de Google

Le contentieux visant la fonction Google Suggest, mise en cause pour associer le mot "juif" au nom de certaines ...

Sous l’aspect initialement un peu blagueur, le billet de blog nous a semblé tellement frappant de bon sens que nous avons décidé de tenter l’exercice avec différents pays du monde — et plus précisément différentes populations du monde — pour évaluer la perception générale du public francophone, ou du moins les questions que “nous” nous posons sur ces différents pays.

Les poils des Portugais(es)

Première question que pose la carte : le niveau mental des (questions que les) Français (se posent). On tangue entre primaire et collège. Coincé entre un inexplicable “pourquoi les Portugaises pètent” et un subodorant “pourquoi les Suisses sont lents”, ce minable “pourquoi les Anglais roulent à gauche” fait vraiment pâle figure. Mais c’est sans compter sur les ressources des plus facétieux d’entre-nous, repérés illico par Google et mis en vedette par la poilante fonctionnalité : “pourquoi les Belges jouent au tennis avec des boulons” fait clairement référence à une blague de CM2, tandis que ce “pourquoi les Australiens n’ont pas la tête en bas” ferait plutôt référence à ces questions existentielles que les adultes de 6 ou 7 ans se posent parfois lorsqu’ils entrent dans la vraie vie.

Photo CC by-nc-sa Daniela Hartmann

Des lueurs d’espoir

Derrière l’incroyable pénibilité de la plupart des interrogations humaines enregistrées par le moteur de recherche le plus humain du monde, quelques mouvements neuronaux donnent envie de croire que l’humanité n’est pas complètement perdue. Ainsi, cet échange “pourquoi les Algériens détestent les Marocains” et “pourquoi les Marocains n’aiment pas les Algériens” est, sans aucun doute, la lame de fond d’une évidente tentative inconsciente de rapprochement et de compréhension mutuelle entre les peuples.

Un intrigant “pourquoi les Iraniens ne portent pas de cravate” sent bon la tolérance et le désir de connaître les habitudes vestimentaires d’autrui ; un touchant “pourquoi les Allemands ont bombardé Guernica” et un interrogateur “pourquoi les Japonais ont attaqué Pearl Harbor” sonnent comme un besoin de savoir d’où viennent les plus grands malheurs du monde pour mieux se souvenir de ne pas les oublier. Quant à ces multiples “pourquoi les Françaises sont belles”, “pourquoi les Polonaises sont belles”, et ainsi de suite avec les Suédoises, les Tunisiennes, les Roumaines ou les Italiennes, ils donnent tout simplement l’espoir que les peuples se regardent enfin avec des yeux compatissants et attendris.

Ou pas

Reste à comprendre d’où viennent les autres relents. D’où peut-il venir à l’idée du Français moyen que “les Anglaises sont moches” ou que “les Allemandes ne s’épilent pas”. Comment peut-il venir à l’esprit de l’internaute que les Françaises, apparemment “coincées”, “aiment les Noirs”. Que “les Algériens sont nerveux” et “les Italiens sont racistes”. Que les Chinois puissent à la fois être “moches” ET “jaunes”. Que “les Tunisiens aiment les blondes”.

Une somme grotesque de préjugés considérables qui enverraient même le Danemark directement aux meilleurs des cieux (“pourquoi les Danois sont-ils heureux”, “sont-ils si heureux”, “sont-ils plus heureux que les autres”). Pas mal pour un pays où les 50-54 ans se suicidaient quasiment deux fois plus qu’en Grèce, qu’en Espagne ou qu’en Italie en 2009.

Tout ceci est dans Google Suggest. Aussi certain que tous les Portugais s’appellent Manuel et tous les Vietnamiens se nomment N’Guyen.


Étude : Nicolas Patte – Carto : Julien Goetz /-)
Photo CC [by-nc-sa] Daniela Hartmann

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Les data en forme http://owni.fr/2012/08/14/les-data-en-forme-episode43/ http://owni.fr/2012/08/14/les-data-en-forme-episode43/#comments Tue, 14 Aug 2012 09:15:22 +0000 Paule d'Atha http://owni.fr/?p=118044 Nous entamerons ce 43e épisode des Data en forme en finissant de moissonner la couverture “data” des JO à travers le monde — après deux chroniques (def41, def42) entièrement dédiées à cet événement planétaire. Et aujourd’hui, place au bilan.

Dernier tour, dernière manche

Côté US, c’est le Wall Street Journal qui s’est collé le mieux à l’exercice périlleux (en termes d’ergonomie, notamment) de la restitution graphique dudit bilan sportif. À défaut d’être réellement surprenant, l’exercice du WSJ “The Olympic Medal Count” [en] est propre, lisible et léger : une carte du monde, des ronds dans l’eau taillés proportionnellement au nombre de récompenses obtenues (ça bouchonne un peu en Europe), une possibilité de filtrer par discipline et par couleur de médaille — et, bien sûr, d’avoir le récapitulatif exhaustif des champions par pays. Comme on dit : c’est de l’interactive design.

Côté français, sans forfanterie : la performance est nettement supérieure (ça compensera). L’application “Jeux Olympiques de Londres“, publiée par France Info et réalisée par les amis de WeDoData, part avec la même intention de faire propre et léger.

Au final toutefois : un design plus léché, une frise chronologique bien sentie, un module “Regardez les JO autrement” affichant un classement des médailles “par habitants” (qu’on aurait vu au singulier), “par richesse” et “par délégation” qui part d’un très bon sentiment — et qui manque sans doute un peu de clarté (méthodologie ?). On ne ratera pas non plus le trombinoscope “Les Français” qui offre un véritable panorama sportif de la délégation tricolore et la petite fiche d’identité de chacun d’eux.

En bref, un projet bien mené, globalement bien conçu et gentiment réalisé. Cerise sur le gâteau : la petite explication de texte de Jean Abbiateci sur le scraping (récolte) de données qu’il a effectué pour WeDoData à l’occasion. Humilité et partage, les deux mamelles du datajournalisme !

Niveau bilan, l’intarissable Guardian nous gratifie cette semaine d’un dernier coup de fouet en pondant l’article attendu “Londres 2012 et le journalisme de données : qu’avons-nous appris des Jeux olympiques ?” [en]. Simon Rogers y pose les bases de sa réflexion — qui fera sans doute consensus, comme souvent : 1) il existe plus d’une manière [en] de lire le classement des médailles (ce que l’app française tente sans doute de démontrer aussi) ; 2) les pays n’ont pas gagné leurs médailles de la même manière [en] qu’en 2008 ; 3) les médaillé(e)s britanniques proviennent davantage des écoles publiques [en] qu’en 2008 ; 4) les athlètes sont (dé)formés [en] par leur discipline ; 5) la Grande-Bretagne n’est pas si nulle que ça [en] comparée aux Etats-Unis (ah, les pinailleries familiales) ; 6) les nageurs et nageuses vont de plus en plus vite [en] ; 7) d’où vient et où va l’argent des JO [en] — et ainsi de suite pour mettre en valeur le travail remarquable du fleuron européen du “ddj” tout au long de la compétition. À ne pas rater.

Allez, on abandonne (enfin ?) les Jeux olympiques pour revenir à la veille classique. Et il reste du lourd cette semaine à vous proposer.

Mon nom est Data — Pôle Data

Les amateurs du personnage mythique de James Bond seront forcément conquis par “007 – The Business of Bond” [en], très bon boulot de Kelvin Luck avec — là encore — tout plein de JavaScript rigolo, dont le très en vogue d3.js. Cette application a été soumise au défi “Diagrams are forever” [en] chez Information is Beautiful (David McCandless) et nous serions surpris qu’elle ne touche pas le jury d’éminents spécialistes, tant elle est conçue simplement et efficacement. Ce sont donc 22 films mis bout à bout, un rappel de leur fréquentation (US et Europe) et de leur coût de fabrication qui permet en un coup d’oeil de cerner le niveau de rentabilité de chacun (avec réajustement de l’inflation ou pas). Et tu sais quoi ? Tu peux pas test Sean Connery.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Pourquoi les Américains sont si…

La question ne nous brûle pas les lèvres cette semaine, mais elle a visiblement mis des fourmis dans les doigts de Renee DiResta, investisseuse sanfranciscaine dans le civil, sur son blog No Upside. En cette période un peu chaude outre-Atlantique (élections, tout ça) et propice à l’exacerbation des différences entre #lesgens, Renee s’est demandée comment les Américains se perçoivent eux-mêmes [en]. Son postulat : taper “Why is [un des 50 états de l'Union] so” (“Pourquoi [x] est si…”) dans Google et voir ce que Google Suggest… lui suggérait.

Si vous êtes lecteur d’Owni, vous savez que Google Suggest nous éveille particulièrement. Et l’expérience data de Renee DiResta est amadouante à plus d’un titre (donc) : d’abord, la dame est investisseuse et pas journaliste ; c’est une simple citoyenne éclairée — c’est comme ça qu’elle se positionne. Ensuite, sa méthodologie est un poil tirée par les cheveux mais tient la route. Enfin le rendu (où son monsieur, développeur, a visiblement mis les mains) est simple et séduisant.

Au-delà de la cartographie interactive classique, nous avons particulièrement apprécié le travail de mise en relation du sentiment régurgité par Google Suggest par rapport à la réalité que Renee est allée chercher sur les silos de données publiques US. Le premier qui prend le temps de faire la même chose avec les départements français a gagné le droit d’être en vedette d’un des prochains épisodes des Data en forme.


Tu avances tu recules comment veux-tu que je cumule

Une fois n’est pas coutume, nos camarades du Monde ont mis les bouchées doubles pour générer une chouette dataviz politique. Autant mettre au carré d’emblée : le bouzin n’est pas des plus clairs. Circonstances atténuantes, les données à mettre en valeur sont nombreuses et complexes, et le rendu est joli — ce qui n’était pas évident de prime abord. Ambitieux, le projet “Le cumul des mandats des parlementaires socialistes” veut donc identifier en un clin d’œil la proportion des députés et sénateurs PS cumulant d’autres fonctions électives (dans les mairies, les conseils régionaux, les intercommunalités).

Pour mettre un peu de lumière : à gauche, les 425 députés et sénateurs — on peut décocher l’un des deux en haut pour n’afficher que l’autre — fractionnés en quatre groupes (de 0 à 3 mandats en sus). Sur les 425 députés et sénateurs, 201 ont un mandat supplémentaire. On se fait une idée de la répartition des 201 en se dirigeant vers la droite et en mettant en surbrillance la colonne centrale dans sa partie rose : sur les 201 députés et sénateurs, beaucoup sont aussi maires, d’autres (moins) sont adjoints, etc. Une idée générale du volume “s’illumine” sur la droite de l’écran. Ou encore, de retour à gauche, 81 élus PS ont deux mandats en sus de leur mandat principal — soit (81 x 2) 162 postes répartis… selon une proportion, ici encore, dont on sera seuls juges. Et il en va de même pour les 19 députés et sénateurs qui occupent (19 x 3) 57 postes car cumulent trois mandats supplémentaires.

C’est d’ailleurs là que la frustration est la plus grande : il manque les chiffres exacts, on n’a donc qu’une idée vague de la répartition des élus selon les fonctions locales qu’ils occupent. Tout est question de proportion et de coup d’œil.

BANG BANG BANG

On terminera avec la baffe de l’été. Celle infligée par ce petit nouveau de la dataviz nommé… Google. Le projet “Arms Trade” s’inscrit en effet dans celui, plus ambitieux, de Google Ideas [en] — qui veut “se joindre à la lutte contre les cartels de la drogue et autres réseaux illicites” en pariant que la technologie peut participer efficacement à cette lutte. Pavé dans la data-mare, Arms Trade décrit sur une mappemonde éblouissante le commerce des armes de poings (civiles et militaires) et de leurs munitions pour chaque pays du monde (import et export), à travers les vingts dernières années – données fournies par le Peace Research Institute d’Oslo. Un bon gros joujou en JavaScript qui — s’il n’en était le sujet, si sérieux — fait passablement… rêver tout metteur-en-scène de données.


Bonne data-semaine à tous !


Tous les épisodes précédents des Data en forme.
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Le procès suggestif de Google http://owni.fr/2012/05/23/le-vrai-faux-proces-google-suggest-juif/ http://owni.fr/2012/05/23/le-vrai-faux-proces-google-suggest-juif/#comments Wed, 23 May 2012 06:48:34 +0000 Andréa Fradin et Rodolphe Baron http://owni.fr/?p=110981

Mise à jour (23/05/2012,11h) : le choix du médiateur a bien été confirmé lors de l’audience de ce matin. C’est Jean-Pierre Mattéi qui a été désigné pour trouver un consensus entre les deux parties. Comme prévu aussi, l’accord sera noué dans la plus grande confidentialité. Autrement dit, si le mot “juif” disparaît des radars de Google, ce sera en catimini. Ce qui vaut mieux pour le géant américain, comme l’explique l’article ci-dessous.


Ça ne devrait pas traîner. L’affaire opposant quatre associations, dont SOS Racisme et l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), à Google, aboutirait à la recherche d’un médiateur. Le géant américain est mis en cause pour l’association automatique du mot “juif” à des requêtes concernant certaines personnalités françaises. Prévue ce jour, l’audience devrait donc tourner court : à la bataille juridique déjà fortement médiatisée, les deux parties préféreraient la recherche d’un accord. Hors projecteurs. Une sortie de crise confidentielle et préférable pour un contentieux boiteux, qui dépasse le seul cadre juridique.

Fantasme

En cause : le service “Google Suggest” ou ”saisie semie-automatique”. Mise en service en septembre 2008, cette fonctionnalité du moteur de recherche “prédit et affiche des requêtes basées sur les activités de recherche des autres internautes”, nous explique Google. En clair, lorsque vous tapez “chat mignon” dans google.fr, d’autres mots apparaissent au moment de votre saisie : “chat mignon et drôle”, “chat mignon à vendre”… Des mots correspondant à ceux déjà tapés avant vous, sur google.fr, par d’autres personnes intéressées par les chats.

Maintenant, tapez François Hollande, François Fillon ou Jean Dujardin. Très vite, les mots “est juif” s’agglutinent à votre recherche.

Inacceptable pour SOS Racisme, l’Union des étudiants juifs de France, J’Accuse – Action Internationale pour la justice, et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), qui ont assigné Google. “Google incite les internautes à orienter leurs recherches et alimente le fantasme selon lequel les juifs voudraient prendre le contrôle sur le monde” tonne Jonathan Hayoun, à la tête de l’UEJF, contacté par OWNI. L’avocat de SOS Racisme Patrick Klugman va même plus loin, dénonçant “la création de ce qui est probablement le plus grand fichier juif de l’histoire.” Fichier. Le mot est lâché. Et illustre déjà le scabreux du contentieux.

Si la petite phrase a fait son effet dans les médias, difficile en revanche de savoir si elle constitue le fondement de l’infraction visée. “Je ne pense pas que les conditions soient réunies pour justifier un fichier ethnique”, commente Cédric Manara, spécialiste des questions juridiques touchant à Internet, qui doute de la solidité de l’argument du fichage. Car mettre en cause Google sur ce volet revient aussi à accuser l’ensemble des moteurs de recherche. Or la loi informatique et libertés les a déjà sortis de son viseur. Si cette dernière interdit en France de collecter des données dites “sensibles”, telles que l’appartenance religieuse ou l’orientation sexuelle, son article 4 précise bien que les services qui effectuent des “copies temporaires” des données, “à seule fin de permettre à d’autres destinataires du service le meilleur accès possible aux informations transmises”, ne sont pas concernés par ces dispositions. En clair, les moteurs de recherche.

L’action des associations n’est pas loufoque pour autant. Si elles agitent le spectre du fichier ethnique d’un côté, elles demandent également au juge d’interdire à Google “d’associer le mot “juif” aux patronymes des personnes physiques figurant dans les requêtes des internautes.” Une requête qui semble plus recevable.

Bon vouloir

En Europe en effet, Google s’est souvent vu sommé de mettre un terme à la suggestion automatique de deux termes. Particulièrement en France. Le géant du web a ainsi été attaqué pour avoir associé certaines sociétés au mot “arnaque”. Ainsi le Centre national privé de formation à distance (CNFDI) ou Direct Energie. Des particuliers ont aussi rejoint le mouvement. Le fondateur de Skyrock a ainsi obtenu la suppression d’expressions liant son nom aux mots “viol”, “sataniste”, “prison” ou encore “violeur”, pour diffamation. Dans une autre affaire, c’est la conjonction du mot “gay” qui a posé problème : dans la mesure où la personne visée n’avait pas publiquement fait état de son homosexualité, la suggestion automatique de Google a été considérée comme attentatoire à la vie privée.

Pour chacun des cas, comme celui qui nous intéresse, Google a fait valoir le caractère “automatique” et “neutre” du service, plaidant que les résultats étaient “générés de manière totalement algorithmique, sur la base de critères purement objectifs correspondant notamment aux requêtes préalablement saisies par les internautes.” En d’autres termes, ils ne dépendent pas du bon vouloir de Google. Et ne mettent donc pas en cause sa responsabilité. Un argument répété mais pourtant rejeté par le juge.

Car contrairement à ce qu’il avance, Google ne se contente pas de “suggérer” en relayant les recherches d’internautes. Il opère un tri préalable. “Par un procédé qui pourrait s’apparenter à la modération a priori d’un forum de discussion”, explique le juge de l’affaire CNFDI vs Google, le géant californien décide d’exclure les contenus pornographiques, violents ou incitant à la haine. Une “intervention humaine” bien réelle, d’ailleurs mentionnée dans la notice de la fonctionnalité. Qui va jusqu’à exclure des termes pouvant aider l’internaute à atterrir sur des sites portant atteinte à des droits d’auteur. C’est dire si le tri est efficace. Et c’est là que le bât blesse : si Google opère une sélection a priori, excluant certains sujets potentiellement sulfureux, pourquoi ne le ferait-il pas pour d’autres ? Plus qu’un intermédiaire neutre, il se transforme ici en un véritable vecteur de pensée. Susceptible d’être orienté, sous la pression des lois des territoires dans lesquels il opère, ou sous la menace d’un procès. Adieu, donc, la prétendue neutralité.

Casser le miroir

Une situation qui se corse d’autant plus ici, explique Cédric Manara :

Jusqu’alors, Google s’était toujours confronté à des cas particuliers : un individu, une entreprise. Aujourd’hui, il s’agit de la demande d’un groupement d’intérêts.

La requête des associations a en effet une portée globale : elle vaut pour toute personnalité à laquelle le mot “juif” se verrait associer dans le moteur de recherche. Or le juge est attaché à la notion de proportionnalité : toute restriction aux moteurs de recherche doit être à la mesure du préjudice constaté. Car ils “sont des outils indispensables pour rendre effective la libre diffusion de la pensée et de l’information sur ce réseau mondial et décentralisé, dont la contribution à la valeur constitutionnellement et conventionnellement garantie de la liberté d’expression est devenue majeure”, rappelle la jurisprudence.

Certes, mettre un frein à Google Suggest n’empêche aucunement l’accès aux contenus indexés par le moteur de recherche. Il n’en entrave pas moins l’accès à un autre type d’information : ce que tapent les internautes dans Google. Réalité sur laquelle se fonde la fonctionnalité du moteur de recherche. Si “juif” remonte si rapidement dans les suggestions de google.fr, c’est que les Français recherchent en priorité cette information. “À supposer que Google ne ment pas sur le fonctionnement de Suggest, cela signifie qu’il y a un penchant français pour la recherche de la confession religieuse de personnalités”, explique Cédric Manara. Une tendance de fond forcément frappée du sceau du soupçon. Mais pour autant bien réelle. La question étant que faire ? Que faire de cet état de fait, possiblement lié à un vieux fond d’antisémitisme latent ? Le voiler pour espérer qu’il en meurt ? Ou s’en détourner en souhaitant qu’il s’évanouisse dans le flot d’autres recherches ? Éternelle tension entre liberté d’expression et ordre public. Entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Cédric Manara résume : “supprimer la suggestion consisterait à casser le miroir.” “Pas sûr que ce soit une bonne chose.”

Reste à déterminer le préjudice : en quoi l’association de “juif” à un nom est-il en soi problématique ? Le terme ne saurait constituer une injure. Mais l’ôter de la suggestion automatique, c’est donc lui reconnaître d’emblée un potentiel problématique. Suffisamment important pour mener une action. Sans demander leur avis aux intéressés. Sans se préoccuper de la réalité de leur confession. Ou des contenus auxquels la requête peut renvoyer. Surtout, en présumant nécessairement de la malveillance de la recherche. La boîte de Pandore est ouverte : pourquoi alors ne pas exclure toutes les autres confessions ? “Barack Obama” est par exemple associé à “musulman” et non à “juif”. Et que dire des mots “noirs”, “arabes”, “gay”, “moche”, “gros”; bref, tout terme recouvrant une recherche possiblement polémique, probablement tendancieuse ? “Et pourquoi pas ‘anorexie’ ?” poursuit Cédric Manara, qui raconte qu’en Finlande, une association de lutte contre l’anorexie a profité du blocage du site The Pirate Bay par certains fournisseurs d’accès à Internet (FAI) pour exiger la même chose pour sa cause. Et de conclure :

La question est : où veut-on placer le curseur ?

Accord hors projecteurs

En ce sens, l’affaire Google Suggest dépasse bien la simple confrontation judiciaire. Et constitue un véritable cauchemar pour le juge. Fort heureusement pour lui, les deux parties devraient lui épargner ce supplice. La solution du médiateur lui serait préférée. Afin de “prendre le temps d’examiner, dans un cadre confidentiel, la solution technique qui nous convienne”, précise Patrick Klugman pour SOS Racisme, au téléphone avec OWNI. Également contactés, les avocats de Google sur cette affaire n’ont pas souhaité s’exprimer. Comme souvent.

“Vu leur historique judiciaire, il vaut mieux qu’ils ne passent pas devant le juge et qu’ils fassent profil bas”, estime de son côté Cédric Manara. Selon lui, Google ne peut prendre le risque d’un jugement public le forçant à faire disparaître un terme aussi générique que “juif”, susceptible de faire effet boule de neige ailleurs. Il y a le précédent Yahoo poursuit-il, une décision française qui a eu une répercussion mondiale.” A l’époque déjà, l’UEJF menait la barque en poursuivant Yahoo pour mise à disposition d’objets nazis sur l’une de ses plate-formes américaines, mais évidemment accessible en France. Une affaire hexagonale qui s’est poursuivie aux États-Unis. Et qui a fait plier Yahoo.

“Google va faire en sorte que ça ne se fasse pas. Car c’est la survie même de son service qui est en jeu”, ajoute Cédric Manara. Son cœur de métier, le mode de fonctionnement même de son moteur de recherche est ici attaqué. Autant alors opter pour une négociation discrète avec l’UEJF, “qui sait très bien ce qu’elle fait”, ajoute le juriste. L’association a fait de l’attaque des géants du web une spécialité, mise en avant sur son site. “Google devrait certainement accepter de restreindre la suggestion, mais uniquement en France, et dans la confidentialité”, projette Cédric Manara . Un scénario plus que probable, que confirme l’accusation, par la voix de Patrick Klugman.

Une conclusion rapide et favorable aux deux parties. Qui prive néanmoins la France d’un débat public. “C’est une question importante, qui risque d’être tranchée en dehors des tribunaux., regrette Cédric Manara. Alors même qu’on aurait besoin d’une boussole claire pour indiquer quoi faire.”


Illustrations CC FlickR Tangi Bertin, Creativity 103 et captures d’écran.

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Affaire Bettencourt : rien que de très Net http://owni.fr/2010/07/10/affaire-bettencourt-rien-que-de-tres-net/ http://owni.fr/2010/07/10/affaire-bettencourt-rien-que-de-tres-net/#comments Sat, 10 Jul 2010 06:58:10 +0000 Olivier Ertzscheid http://owni.fr/?p=21661 C’est donc l’affaire de l’été. Bettencourt, Woerth, la communication de crise, la presse, une “certaine” presse en première ligne et en arrière plan la crise de l’autre presse. Bettancourt, Woerth, les médias, l’emprise sur les médias comme enjeu à l’empire des médias. Et le Net.

En temps de crise, sur des dossiers sensibles, le recours au Net comme formidable amplificateur est désormais un fait avéré, entré dans les pratiques courantes des partis politiques. Que l’on se souvienne, au moment de la crise des banlieues, de l’achat de liens sponsorisés sur les mots-clés “banlieue”, mais aussi “racaille”, liens menant vers le site de l’UMP.

La “banlieue” est aujourd’hui celle de Neuilly, et la “racaille” probablement le qualificatif le plus générique qui sied aussi bien à Anelka qu’à Woerth. Bettencourt et Woerth sont des mots-clés plébiscités dans les moteurs de recherche.

En disséquant attentivement les résultats renvoyés par Google sur ces deux requêtes, on mesure assez bien quel est aujourd’hui l’enjeu de l’écosystème du Net, ce qu’il permet de révéler, ce dont il permet de se saisir, et la manière dont il peut être instrumentalisé à l’indistinct profit de l’une ou l’autre des deux parties en présence.

Les 5 invariants des grandes affaires sur le Net. Sur ce type d’affaire ou de “hot topic”, et depuis l’arrivée de la recherche universelle, les résultats de Google possèdent généralement une quintuple caractéristique. On y trouve systématiquement :

  • un grand nombre de liens sponsorisés au bénéfice de l’une ou l’autre des parties en présence ou des acteurs concernés.
  • une page Wikipédia en 2ème ou 3ème position.
  • de l’information qui contextualise l’opinion sur l’affaire, grâce à la fonctionnalité Google Suggest.
  • des articles “primeurs” en provenance des différentes sources de presse (volet “actualités/news”)
  • des vidéos qui “buzzent”

La preuve en image :-)

Ecosystemebettencourt-gen

Les trois premiers de ces invariants sont en général assez riches d’enseignements. L’affaire Woerth – Bettencourt n’échappe pas à la règle.

Invariant 1: Liens sponsorisés

Pour atténuer l’image désastreuse de cette affaire, l’UMP s’est empressée d’acheter, parmi d’autres, le mot-clé “Bettencourt”, lequel renvoie vers une page de “soutien à Eric Woerth” sur le site de l’UMP. Mediapart s’est alors empressé d’en faire de même, pour renvoyer vers le site du journal et positionner l’égrenage de ses différents scoops. Du coup, les deux principaux acteurs de ce dossier équilibrent leur présence sur le moteur Google, comme en témoigne la copie d’écran ci-dessous.
Ecosystbettencourt

Peu après, et flairant la bonne affaire en terme de trafic (au double sens du terme …), d’autres sites médias (en l’occurence RTL sur la copie d’écran ci-dessus) se sont également mis à investir dans ces mots-clés porteurs. Enfin, dans un troisième temps, ce sont des sites marchands (cf copie ci-dessous), sans aucun rapport avec l’affaire qui ont jeté leur dévolu sur les mêmes mots-clés, uniquement intéressés par une facilité de positionnement liée à la très grande occurrence de ces requêtes.

Ecosystemebeetncourt

Invariant 2 : guerres d’édition sur Wikipédia

Sur la requête “Bettencourt”, la page Wikipédia de la dame en question fait apparaître dans l’onglet “discussion” les vestiges d’une nouvelle guerre d’édition opposant cette fois les wikipédiens qui ne souhaitent pas répercuter, au nom d’une neutralité encyclopédique, les derniers remous de l’affaire tant que celle-ci ne sera pas terminée, à ceux qui à l’inverse souhaitent faire état de ces derniers rebondissements au nom d’un principe factuel de temporalité des médias. Une opposition qui, comme le montre la copie d’écran ci-dessous, cristallise également à la perfection le storytelling, les éléments de langage et la contre-offensive gouvernementale sur l’argutie d’une certaine presse colportant des rumeurs à l’aide de, je cite, “méthodes fascistes au détriment de la présomption d’innocence la guerre c’est mal la pluie ça mouille et pour bluffer tout le monde y’a qu’à qualifier le journalisme d’investigation de journalisme du soupçon et hop ni vu ni connu j’t'embrouille.

Ecosystbettencourtwkp

Résultat : un nombre anormalement élevé de modifications sur la page Wikipédia de Liliane Bettencourt depuis la fin juin 2010, et des débats assez vifs sur ce qui doit ou non y apparaître.

Invariant 3 : les requêtes suggérées

Si en tapant Bettencourt Liliane sur Google, ce dernier ne nous suggère pour l’instant que les requêtes “Bettencourt Liliane fortune” et “Bettencourt liliane adresse”, les suggestions concernant Eric Woerth sont, elles, beaucoup plus connotées et attestent, pour le coup effectivement, de réelles tentatives de manipulation et de ragots antisémites.

Ecosystemewoerth-juif

Comme le montre la copie ci-dessus, c’est l’adjectif “juif” qui est le plus fréquemment accolé à la requête “Eric Woerth”. Les sites répondant à cette requête sont pour l’essentiel des ramassis d’immondices antisémites.

Côté Wikipédia, pour la page Eric Woerth, on retrouve les mêmes débats, exposés aux mêmes motifs que sur la page de Liliane Bettencourt.

Ecoystemewoerthwkp

Et très vite le chapitre de “l’affaire Bettencourt” fit son apparition sur la page d’Eric Woerth.

Que retenir de tout cela ? Plusieurs choses.

  • Que d’un strict point de vue éditorial, l’ADN de la presse “papier” et celui du Net sont composés des mêmes brins d’influence, d’opinion et d’information. Dans les mêmes proportions. N’en déplaise à nos nouveaux ministères de l’Information.
  • Que les pratiques documentaires liées à l’achat de liens sponsorisés font aujourd’hui partie intégrant d’une stratégie média minimale.
  • Que les pratiques de redocumentarisation des guerres d’édition wikipédiennes sont toujours pleines d’enseignements.
  • Que le meilleur allié de Wikipédia est sa nature “transparente” et la possibilité offerte à chacun non pas de la modifier mais bien de consulter les modifications effectuées par l’ensemble des autres. Et que de la même manière la presse ferait bien de ne pas oublier que son meilleur allié demeure l’investigation et l’enquête.

Et un voeu. Que le journalisme d’investigation (Mediapart) et de décryptage (Arrêt sur Images) retrouvent la place qui leur est due. Et qu’ils se donnent les moyens de bénéficier et de mettre en œuvre des outils semblables à ceux qui la communauté est venue offrir à Wikipédia, afin que chacun d’entre nous soit encore plus à même de dénouer les fils de l’influence de ceux de l’information. C’est là me semble-t-il la condition sine qua non pour passer d’une presse simplement et pauvrement participative à une presse réellement contributive.

Pour terminer simplement deux recommandations. Lisez le billet Boomerang de Maître Eolas. Et abonnez-vous à Mediapart.

Billet initialement publié sur Affordance.info

Image CC Flickr Stéfan

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