décembre 12th, 2012

3° partie : Situation en Egypte à la veille du référendum constitutionnel

J’ai un peu hésité lorsque Mounir Bensalah m’a proposée cet interview. J’anime ce blog par des réflexions issues de mes lectures, de l’atmosphère des réseaux sociaux, de ce que j’observe dans l’environnement où je vis. Cependant, je ne me considère pas comme une experte parce que la complexité de la situation égyptienne rend toute expertise extrêmement exigeante. Et puis, j’ai pensé aux “experts” que l’on entend sur le service public, (tels Frédéric Encel et Caroline Fourest sur France Inter) et là, je me suis dit que j’avais toute la légitimité pour faire cet interview. L’interview tombe à pic puisqu’il résume la situation et j’y aborde les points dont je voulais justement parler dans cette troisième partie.

L’article sur le blog de Mounir

L’Égypte connait un bouillonnement inégalé depuis la chute de l’ex-président Moubarak. Quelle est la situation que vous observez?
Le bouillonnement n’est pas constant, il surgit par crise à différents moments et à différents endroits. En dehors des points chauds et d’une minorité qui se sent concernée par la situation, une grande majorité d’Égyptiens continuent à vivre tant bien que mal (et plutôt mal que bien). Lorsqu’on vit assez loin des points chauds, on est peu touché dans notre vie quotidienne par cette instabilité, sauf quand les écoles sont fermées pour raisons de sécurité, ce qui a été le cas plusieurs fois au cours de ce dernier mois.

Si « bouillonnement » nous renvoie à l’idée d’instabilité en ce moment, ce n’est pas toujours le cas. Il y a aussi un « bouillonnement » positif comme la formidable explosion culturelle qu’on observe en Égypte depuis la révolution, dans les domaines de la musique, du cinéma, de la littérature. Cela mériterait un article complet.

Faisons une chronologie des évènements : Israël bombarde Gaza, l’Égypte reprend son leadership régional en orchestrant les négociations puis en parrainant l’accord de cessez-le-feu, puis le président Morsi fait sa controversée déclaration « constitutionnelle » et enfin, la constituante accélère le vote du projet de constitution dont le président soumet à référendum le 15 Décembre. Quelle lecture faites-vous de cet enchaînement?
Il semble assez évident que Morsi a profité de son aura acquise sur la scène internationale pour faire passer des mesures qu’il savait impopulaires. Il a prouvé au monde entier, qu’il n’était pas l’épouvantail qu’on pouvait redouter, qu’il ne remettait pas en cause les traités avec Israël. L’Égypte ne sera pas un nouvel Iran aux portes d’Israël. Et visiblement, c’est la seule chose qui compte aux yeux de l’Occident.

Ceci dit, on sent également que Morsi n’est pas tout à fait à l’aise avec ses propres décisions. Il a publié ce décret visant à prolonger la durée de vie de l’assemblée constituante de 2 mois afin de lui permettre de finir la rédaction de la constitution. Mais face au tollé général, il a pressé cette assemblée afin qu’elle finisse la constitution dans les temps qui lui avait été initialement impartis.

Les forces révolutionnaires libérales, laïques, socialistes, … semblent enfin réunies grâce à Morsi. Êtes-vous de cet avis?
Je n’aime pas parler de forces laïques, il n’y a pas vraiment de laïques en Égypte. Il est d’ailleurs intéressant de constater comment certains opposants à Morsi l’accuse d’utiliser la religion à ses propres fins politiques. Il faut aussi rappeler que les Frères Musulmans ont fait partie, ont même été un élément central des forces révolutionnaires.

Pour l’instant, les opposants à Morsi sont unis, à quelques exceptions. Abol Fottouh, par exemple, bien qu’ayant demandé à Morsi d’annuler son décret, n’a pas voulu rejoindre les trois mousquetaires : Sabbahy, Moussa et El-Baradei arguant qu’il ne s’allierait jamais avec les anciens du régime Moubarak, les « felool ». Amr Moussa est un vieux loup de la diplomatie, qui a fait toute sa carrière sous Nasser, Sadate et Moubarak. Il s’est certes parfois opposé au dernier raïs, mais ça reste un homme qui s’est fait dans l’ancien système. Cependant, la différence entre Moussa et Shafiq (dernier Premier Ministre de Moubarak arrivé deuxième aux élections présidentielles), c’est que le premier a clairement salué la révolution, ce que n’a jamais fait le second. On peut qualifier Moussa de « felool light ». Il faudra bien un jour que les différents camps qui s’affrontent se parlent et Moussa sera alors un interlocuteur incontournable. Cependant, Abol Fottouh met le doigt sur un vrai problème. Vous avez cité les forces révolutionnaires hostiles à Morsy, mais il y a aussi les forces antirévolutionnaires qui se sont jointes au mouvement de contestation : les pro-Moubarak. Quel est leur importance dans la fronde anti-Morsi? Comment les mouvements révolutionnaires peuvent manifester aux côtés de ceux qu’ils ont combattus? Ils ne sont peut-être pas nombreux dans les rues du Caire, mais sûrement davantage dans les villes du Delta où de violents heurts ont éclaté entre des manifestants et les Frères Musulmans.

Et même dans les rangs des forces révolutionnaires et/ou libérales, des dissensions apparaissent quant au but même du mouvement de contestation. Les plus radicaux demandent le départ de Morsi, les autres demandent le retrait du décret constitutionnel et le report du référendum sur la Constitution.

Les réseaux sociaux, les blogs, … ont été d’un grand apport dans le processus révolutionnaire égyptien de 2011. En attestent les commentateurs des évènements, des livres comme « tweets from Tahrir », « révolution 2.0″ ( Wael ghonim ), … Ont-ils aujourd’hui la même importance? le même rôle?
Les réseaux sociaux ont eu un rôle crucial dans le mouvement de 2011, parce qu’ils étaient alors quasiment les seuls espaces de libre expression pour les opposants. Tous les médias en Égypte étaient contrôlés par l’État ou obligés de s’autocensurer s’ils ne voulaient pas risquer des fermetures et des poursuites judiciaires. Depuis 2011, les médias « indépendants » ont vraiment pris leur indépendance et permettent aux forces de l’opposition de s’exprimer ailleurs que sur les réseaux sociaux. Donc, je pense qu’effectivement, les réseaux sociaux ont perdu un peu de leur importance par rapport au processus révolutionnaire.

Historiquement, l’Égypte a été toujours considérée comme le centre du monde arabe. Pensez-vous, qu’après la montée dans presque tous les pays arabes de gouvernements islamistes, que ce bras de fer avec les Frères Musulmans aura un impact sur les autres pays? (Notamment en Tunisie, au Maroc, …)

Les Égyptiens reconnaissent volontiers que la Tunisie a été l’élément déclencheur de leur propre soulèvement. Les événements qui se passent dans un pays ont forcément des conséquences sur les autres notamment grâce aux médias internationaux comme la chaîne d’information continue Al-Jazeera. En Égypte, Al-Jazeera est de plus en plus dénoncée par les révolutionnaires qui reprochent à la chaîne qatarie de servir de relais de propagande à la machine des Frères Musulmans, alors qu’Al-Jazeera a eu un rôle central dans les révolutions arabes. En Égypte, des manifestants ont brûlé les locaux d’Al Jazeera Direct, il y a quelques semaines.

Hier, les étudiants au Soudan ont protesté en nombre contre le régime totalitaire, contre la torture, contre l’injustice. Des demandes ô combien similaires à celles que nous avons entendues en Tunisie ou en Égypte. Cet été déjà une vague de protestation avait traversé le pays contre la vie chère. Cette fois, c’est le meurtre sous la torture de plusieurs étudiants darfouris qui a mis le feu aux poudres. Ils avaient participé à un sit-in pacifique pour protester contre l’augmentation non prévue des frais de scolarité avant d’être embarqués par la police. Le Soudan est très peu couvert par les médias mais il est sans aucun doute influencé par les événements au nord du continent. A noter qu’au Soudan, on se révolte contre un régime dictatorial islamiste.

En faisant l’analyse des résultats des élections égyptiennes, on peut facilement lire que les Frères Musulmans sont loin d’avoir la majorité en Égypte. Si au premier tour, les résultats confortent cette thèse, au second tour, ils ont beaucoup bénéficié des voix de ceux qui ne voulaient pas entendre d’un président ayant servi sous l’ancien régime. Ce constat est-il visible sur le terrain? quelle est la force de la mobilisation des Frères Musulmans sur le terrain?

Si on parle chiffres, il faut remonter aux législatives et au raz-de-marée des islamistes. A cette époque, les islamistes (Frères Musulmans et Salafistes) avaient raflé les trois quarts des sièges du Parlement (presque 50% pour les FM). Le spectacle qu’ils ont donné à voir lors des séances parlementaires a été pitoyable. La sanction est tombée aux Présidentielles. Bien qu’arrivé premier lors du premier tour, Morsi réalise un score deux fois moins bon qu’aux législatives, sans compter les voix des salafistes qui n’avaient pas présenté de candidat. Le principal parti salafiste avait d’abord appelé à voter pour Abol Fottouh avant de lui préférer finalement Morsi. On est donc passé pour le candidat des islamistes de 75% des voix à 25% des voix! Et comme vous le soulignez, au deuxième tour, la moitié de ceux qui ont voté Morsi, n’ont pas voté pour le candidat islamiste mais contre le candidat pro-Moubarak. D’ailleurs, Shafiq a aussi bénéficié au deuxième tour des voix de ceux qui ne supportaient pas de voir un islamiste à la présidence.

Mathématiquement, la constitution devrait être rejetée par la majorité des Égyptiens : elle n’est soutenue que pas les Frères Musulmans et les Salafistes qui n’ont totalisé que 25% aux présidentielles. A noter que les islamistes les plus extrémistes rejettent la Constitution car il n’y a pas assez de shariah à leur goût. Mais, il y a deux variables qui laissent planer l’incertitude quant à l’issue du scrutin. La première est la capacité de mobilisation des abstentionnistes. Lors des scrutins précédents, les taux de participation ont été bas : environ 50% des inscrits. Beaucoup d’Égyptiens ne se sentent pas concernés ou ne comprennent pas la Constitution, mais c’est une population que les Frères Musulmans peuvent atteindre plus facilement, notamment à travers les mosquées. Certains imams n’ont pas hésité à inciter les gens à voter pour la Constitution « parce que voter pour la Constitution, c’est voter pour la shariah » et que ceux qui voteraient contre seraient considérés comme des infidèles. Dans certaines villes, ce type de sermon a provoqué la colère des orants trouvant insupportable cette OPA des Frères Musulmans sur leur religion. Mais ce discours pourrait être bien accepté dans d’autres lieux.  La deuxième variable est l’importance que pourrait prendre le boycott dans la mouvance révolutionnaire. C’est encore une nouvelle ligne de fracture qui apparaît dans le bloc de révolutionnaire. Certains refusent de voter parce qu’ils ne veulent pas cautionner un processus qu’ils rejettent ou parce qu’ils ne sont pas d’accord pour ce référendum précipité. D’autres pensent également que le référendum est prématuré mais qu’il ne faut pas prendre de risque et ils voteront « non ». Les choses se sont cristallisées à tel point que je doute qu’une campagne autour du contenu de la Constitution soit d’une quelconque utilité. Le vote sur le référendum de la Constitution sera un vote pour ou contre Morsy et les Frères Musulmans.

Vous parlez dans votre blog d’une Égypte « profondément divisée ». Pensez-vous que cela va durer? Ne pensez-vous pas que ce même constat a servi à la « justification » de la dictature sous Moubarak?
Moubarak a sciemment entretenu la division : c’était le fameux « diviser pour mieux régner ». Mais finalement, comme c’est souvent le cas sous les dictatures, il n’y a pas de place pour différentes factions politiques. Quant aux autres fractures, elles sont ethnologiquement minimes. L’Égypte est l’un des plus vieux pays du monde, avec une population plutôt homogène, une histoire commune, une langue commune… et deux religions qui ont toujours coexisté. En fait, la vraie fracture en Égypte, c’est la fracture sociale, l’Égypte pauvre majoritaire contre l’Égypte riche minoritaire. Et cette fracture, elle est toujours présente aujourd’hui.
Pour revenir sur la scène politique, au moment du Soulèvement populaire contre Moubarak, les choses étaient finalement assez simples : c’était les révolutionnaires contre le régime. On se souvient de cette utopie vécue en l’espace de quelques jours à Tahrir. Un moment de grâce ou les islamistes ont côtoyé les libéraux et les femmes non voilées, où les vieux ont côtoyé les jeunes, où les pauvres ont côtoyé les riches. Malgré les tentatives de négociation des Frères avec le pouvoir, il y avait un front uni. C’était l’époque où l’on pouvait entendre sur Al-Jazeera, un jeune représentant copte dire au sujet du jeune frère musulman qui venait de parler « je ne suis pas d’accord avec lui sur beaucoup de chose, mais il a le droit de s’exprimer, et je me battrai pour qu’il puisse le faire, nous voulons tous les deux la démocratie ».

Felool


Aujourd’hui, la haine entre les Frères Musulmans et les libéraux est viscérale. On observe également une] haine grandissante entretenue par ceux qui ont voté contre Morsy (pour Shafiq) contre ceux qui ont voté contre Shafiq (pour Morsi). J’ai lu des propos d’une violence extrême où ceux qui ont voté pour Morsi sont traités de criminels ayant le sang des manifestants sur les mains. Ces groupes qui ont voté par dépit pour Shafiq ou Morsi, sont pourtant bien plus proches qu’ils ne le sont des pro-Shafiq ou des pro-Morsy. Cette haine entre ces deux camps idéologiquement proches m’inquiète beaucoup.
Il faut savoir que dans les manifestations anti-Morsi, il y a des gens qui ont voté pour lui au deuxième tour des élections présidentielles. Aujourd’hui, ce groupe d’anti-Mosi est composé de révolutionnaires et de felool lesquels seront incapables de s’entendre s’ils parviennent à renverser Morsi. La fracture continue à se creuser de plus en plus entre les pro et anti-Morsy à coups de propagandes abjectes. Les pro-Morsi accusent les opposants d’être responsables du chaos, de consommer de l’alcool et du hashish et osent dire que la majorité des manifestants sont des chrétiens. Les anti-Morsi comparent Morsi à Hitler ou Mussolini pour justifier leur refus d’un président démocratiquement élu. Ils accusent également les médias occidentaux d’avoir la même complaisance pour Morsi qu’ils n’en ont eu pour les dictateurs fascistes européens. Les plus virulents utilisent un vocabulaire guerrier qui n’a rien à envier aux ‘jihadistes » les plus déterminés. Derrière chacun de ces clans, il y a des millions de gens absolument persuadés d’être dans le vrai. Je ne vois pas comment le dialogue sera possible.


Selon vous, comment vous estimez l’avenir de l’Egypte dans un an?

La crise que traverse l’Égypte actuellement est pire que celles que nous avons traversées jusque-là, justement à cause de cette division. Si les Frères Musulmans étaient sans aucun doute la meilleure force d’opposition au niveau de leur organisation, ils sont de piètres politiciens. Le spectacle que nous a offert Morsi ces derniers jours est pitoyable.

Si la Constitution est rejetée, rien ne sera réglé, il faudra reformer une assemblée constituante et les élections législatives seront encore retardées laissant l’Égypte dans cette instabilité avec un président chef du législatif et de l’exécutif ce que ne supporte plus les révolutionnaires. Si la Constitution est adoptée, ça sera pire parce que les révolutionnaires se sentiront trahis, auront l’impression de s’être fait voler leur révolution. Morsy a confié la sécurité de l’Égypte pendant le référendum à l’armée. L’armée qu’on a peu entendu ces derniers jours. Si la situation dégénère, je pense qu’elle agira comme elle l’a fait le 11 février 2011, elle prendra les choses en main. Morsi n’a pas mis l’armée au pas en publiant un décret dissolvant le CSFA  et en limogeant Tantawi, l’indéboulonnable ministre de la défense. Si l’armée a quitté la scène politique, c’est qu’elle l’a voulue et qu’elle a négocié. Il y a sans aucun doute une alliance entre les Frères Musulmans et l’Armée, mais cette alliance est favorable aux militaires. L’armée ne recherche pas forcément le pouvoir. C’est un exercice difficile qui l’expose aux critiques et risque d’entraîner la discorde dans ses rangs. Il est préférable d’être en dehors du jeu politique et de garantir ses acquis, l’armée n’est pas dans l’État, elle est à côté de l’État. L’armée est la plus grande entreprise, le plus gros propriétaire (terres agricoles, complexes touristiques, clubs…). Une Égypte déstabilisée n’est pas dans son intérêt.

Espoir

décembre 3rd, 2012

2° partie. Le coup de force de Morsy fait apparaître une Egypte profondément divisée

Par son coup de force, Morsy a réussi l’exploit de se mettre à dos non seulement tous les “révolutionnaires” mais également les fidèles de l’ancien régime (felools) qui pour la première fois ont donné clairement de la voix. On voit donc très clairement les contours de trois blocs distincts en Egypte.

Les révolutionnaires

Mohamed El-Baradei; lauréat du prix Nobel de la paix, bien connu sur la scène internationale, a violemment réagi à la décision de Morsy. “La révolution est avortée jusqu’à nouvel ordre” écrivait-il sur son compte Twitter. Dans un interview à Der Spiegel paru le 26/11/2012, il se montre extrêmement critique. “Il [Morsy] a confisqué tous les pouvoirs. Même les pharaons n’ont jamais eu autant d’autorité, sans même parler de son prédécesseur, Hosni Moubarak. C’est une catastrophe ; une parodie de révolution l’a porté au pouvoir et on peut craindre le pire avec ce dernier acte”. El-Baradei conclue son interview par ces mots : “Nous ne voulons pas répéter la barbarie de la Révolution Française”.

Le nassériste Hamdeen Sabbahy, avait créé la surprise en arrivant troisième aux élections présidentielles avec 20.7% des suffrages exprimés. Il est plus calme et a le sens de la formule mais le message est tout aussi clair. “Alors que le pays cherche des solutions, le Président crée des problèmes.” “Les décision du président sont un coup d’Etat contre la démocratie et constitue un monopole des pouvoirs.” “La révolution n’acceptera pas un nouveau dictateur”.

Abdel Moneim Abo el-Fottouh est arrivé quatrième aux élections présidentielles avec 17.5% des voix L’homme a traversé toutes les tendances de l’islam politique en partant du salafisme pour traverser la confrérie des Frères Musulmans de son aile la plus conservatrice à la moins conservatrice. Ses prises de positions trop libérales le feront exclure de la confrérie en 2011. Par l’intermédiaire d”une déclaration officielle de son nouveau parti “l’Egypte forte”, Abo el-Fottouh a appelé le Président Morsy à annuler sa déclaration constitutionnelle. Il appelle les différentes forces de la société égyptienne à unir leur efforts pour une sortie de crise.

Amr Moussa, le vieux loup de la diplomatie égyptienne est arrivé cinquième avec 11% des voix aux élections présidentielles. Il a fait toute sa carrière sous Moubarak, mais ce n’est pas un vrai felool ; il a salué la révolution et a rappelé à maintes reprises comment il s’était souvent opposé au Raïs. J’avais fait un court portrait de lui dans un article sur les 5 favoris de la présidentielle. Il a attiré les voix de ceux qui étaient plutôt contents de la chute de Moubarak, mais qui ne voulaient pas trop de changement non plus et ne se reconnaissaient pas dans les autres candidats : Shafiq le felool, Morsy le Frère Musulman, Abou el Fottouh, qu’ils suspectent toujours de salafisme ou Sabbahi, le rouge. Dans un entretien accordé à Der Spiegel publié le 27/11/2012, Moussa dit que la dernière décision de Morsy n’a pas “encore” mis en place une dictature, mais que les décrets publiés par le Président sont extrêmement problématiques et lui garantissent un pouvoir élargi inquiétant. Moussa met plus l’accent sur la profonde division égyptienne. Jamais la société n’a jamais été aussi divisée. C’est à ses yeux la pire crise politique qu’il n’a jamais connu au cours de sa carrière en Egypte.

Les quatre mousquetaires de l’opposition font front commun : ils ont déclaré samedi 24/11/2012 qu’il n’y aurait pas de dialogue avant que le décret ne soit annulé.

Baradei, Sabbahi, Moussa et pas moins de 20 mouvements révolutionnaires d’opposition sont allés encore plus loin et se sont officiellement unis dans le “Front de Salut National”.  Abou el Fottouh a refusé de rejoindre ce parti en raison de la présence de felouls, faisant ainsi référence à Moussa, pourtant étiqueté “felool light”.

De gauche à droite Sabbahi (profil) Baradei et Moussa. Photo par Mohamed Hesham

Les “felool”

Littéralement, felool signifie “ce qui reste d’une armée en déroute”. Le terme a été très tôt utilisé pour désigner ceux qui restaient fidèles à Moubarak et à l’ordre ancien. Ils ont été totalement marginalisés et “felool” est même devenue une insulte populaire. Aux élections présidentielles, le candidat Shafiq (qui fut le dernier Premier Ministre de Moubarak) était un candidat felool. Aux présidentielles, il a réalisé un score aussi excellent qu’inattendu. En recueillant 23.6% des suffrages exprimés, Shafiq n’était qu’à un point du leader Morsy avec 260.000 voix d’écart. La peur de beaucoup de voir un Frère Musulman au pouvoir a conduit a un report massif des voix sur Shafiq au second tour qui a perdu l’élection avec un score honorable de 48.27%. Ces bons scores du candidat felool sont importants car ils ont permis une “démarginalisation” des felools. Après l’élection, les gens osent d’avantage s’en prendre aux révolutionnaires, seuls responsables du désordre ambiant et se revendiquent eux-mêmes “felools”.

La fronde est venue surtout des juges, au premier rang desquels “Le Club des Juges” qui a décidé de se mettre en grève. Leur contestation est compréhensible et légitime. Je m’étonne cependant, ne pas avoir entendu les libéraux tirer la sonnette d’alarme. Il ne faut pas oublier la raison qui a conduit Morsy à publier ce décret. : la justice est accusée de faire barrage aux forces révolutionnaires comme en témoignent les nombreux acquittements de policiers et hauts responsables du Ministère de l’Intérieur accusés d’avoir tués des manifestants. On peut reprocher à Abou El Fottouh de faire bande à part, ceci dit, c’est le seul qui refuse de manifester en même temps que ces juges, en grande partie responsable de la situation du pays.

Avec le décret de Morsy, les felools montent pour la première fois au front. Quelques-uns ont même fait le déplacement jusqu’à la place Tahrir mardi pour manifester, certains assumant leur appartenance, d’autres préférant rester discrets. La place est symboliquement chargée. Elle est le lieu de la libération de l’ancien régime, elle est foncièrement anti-Moubarak et donc anti-felool. Ce n’est donc pas à Tahrir qu’ils ont été les plus voyants. Au cours de la grande manifestation nationale anti-Morsy du 27 novembre, de multiples rassemblements se sont formés à travers l’Egypte. Si la situation était calme et plutôt bon enfant sur Tahrir, malgré les centaines de milliers de manifestants (mis à part les rues adjacentes dans lesquels des manifestants faisaient violemment face aux forces de l’ordre), ce n’était pas le cas dans d’autres villes et notamment dans les villes du Delta. Ces villes sont des bastions felool et la victoire des Frères Musulmans a suscité bien des rancoeurs. A Alexandrie, ainsi que dans plusieurs villes du Delta : Damanhour, Mansoura, Tanta; on a assisté à de vraies émeutes avec mise à sac des QG des Frères Musulmans. C’est aussi là qu’il y a eu les premiers morts dont Islam 15 ans dont on ne sait pas bien s’il était un membre des Frères Musulmans ou un opposant. Quelle importance? Comme le dit la blogueuse Zeinobia “tout ce qui compte maintenant, c’est qu’un gosse de 15 ans a été tué au cours d’une bagarre entre Egyptiens”. On regrettera que ces actes n’aient pas été plus fermement condamnés par les libéraux. L’opposition à Morsy et aux Frères Musulmans est légitime mais en aucun cas, elle ne doit tourner aux règlements de compte et au lynchage. Certains avancent que les Frères Musulmans avaient formé des milices armés et attrapaient des opposants qu’ils passaient à tabac dans leur QG. J’ai lu pour ma part, les déclarations des Frères Musulmans annonçant qu’ils demandaient à leurs membres d’évacuer les QG pour éviter d’être blessés. Les Frères Musulmans ont également annulé toute manifestation de soutien au Président le 27/11/2012 justement pour éviter les risques de confrontation. La police a laissé faire pendant de longues heures avant d’intervenir…

D’autres oppositions violentes ont déjà eu lieu; elles concernaient le plus souvent de petits groupes de jeunes et les forces de l’ordre. C’est la première fois qu’on assiste en Egypte à des confrontations d’une telle ampleur entre les anti-Morsi (en majorité felool?) et les Frères Musulmans. C’est un élément nouveau qui soulève bien des inquiétudes car il réveille le spectre d’une guerre civile que l’Egypte a jusque là réussi à éviter en regardant avec effroi les événements libyens et maintenant syriens.

Les islamistes

Beaucoup des sympathisants des Frères Musulmans disent être conscients que la façon de faire de Morsy n’est pas idéale. Mais ils renouvellent leur confiance à leur Président car, ils sont persuadés que c’est un homme qui agit pour le bien de l’Egypte et non pour son bien propre. Et c’est bien là toute la différence avec Moubarak. Ils soulignent qu’il publié ce décret uniquement parce qu’il était bloqué dans toutes ses décisions par le pouvoir judiciaire. De toute façon, tous les amendements constitutionnels seront caducs une fois que la nouvelle constitution votée et le nouveau parlement élu. Pour eux, il faut accepter ce retour en arrière nécessaire pour mieux avancer. Mais qu’on se rassure, comme l’a souligné un porte-parole des Frères Musulmans “on ne vas pas faire comme pour la Révolution Française, on ne va pas sortir la guillotine”. Décidément la Révolution Française semble servir d’effet repoussoir autant au pro-Morsy qu’aux anti-Morsy.

Mohamed Beltagy, secrétaire général du Parti pour la justice et la Liberté (parti des Frères Musulmans) a dit que la révolution serait complète avec le limogeage du Procureur Général et le rejugement de ceux qui sont accusés d’avoir tué des manifestants. Il accuse ceux qui s’opposent au décret de Morsy de vouloir le retour des militaires et du Conseil Suprême des Forces Armées au pouvoir.

Yousry Hammad, vice président du Parti Salafi Nour a souligné que les décisions de Morsy étaient révolutionnaires, attendues depuis longtemps. “Le peuple s’est rebellé le 25 janvier pour demander la chute du système, pas seulement la chute de la tête du système” a-t-il écrit sur sa page Facebook.

Dans tous les cas, les Frères Musulmans et leurs alliés insistent beaucoup sur la partie du décret qui prévoie de rejuger les criminels et mentionne le limogeage du Procureur Général mais jamais sur la partie concernant la main mise de Morsy sur tous les pouvoirs.

Plus que jamais, l’Egypte est profondément divisée. Lors du soulèvement de janvier-février 2011 les Frères Musulmans et les forces révolutionnaires libérales formaient un front uni contre l’Ancien régime. Avant même la chute du Président, le front avait commencé à se fissurer, les forces libérales accusant les Frères Musulmans de négocier avec le pouvoir en place. Ces accusations se sont faites encore plus fortes lorsque le CSAF était aux commandes. Cependant, à l’intérieur du mouvement une fracture apparaissait avec des “petits frères” qui s’alignaient davantage sur les positions révolutionnaires anti-CSAF. Aujourd’hui, dans un retournement inédit, les felools et les révolutionnaires se retrouvent côte-à-côte contre Morsy. Si Amr Moussa a pu s’entendre avec les révolutionnaires, je ne pense et surtout, je n’espère pas, que les révolutionnaires s’allieront formellement avec les felools pour faire barrage aux Frères Musulmans. S’ils ont un ennemi commun aujourd’hui, ils n’ont aucune finalité commune. Il ne faut pas oublier que c’est en combattant le régime défendu par les felools qu’un millier d’Egyptiens sont tombés et que de nombreux autres ont été blessés.

Troisième et dernière partie à venir.

Des dizaines ou centaines de milliers de manifestants à Tahrir contre le décret de Morsy le 27 novembre 2001. Photo par Namir Galal

novembre 29th, 2012

Le coup de force de Morsy : une mauvaise solution à un vrai problème

Désormais, aucun organe judiciaire ne peut contester les décisions passées et futures du Président égyptien. Le décret constitutionnel, annoncé par Morsy le 22 novembre dernier a fait l’effet d’une bombe en Egypte. Pour de nombreux Egyptiens, cette main-mise du Président sur le pouvoir judiciaire alors qu’il disposait déjà exceptionnellement du pouvoir législatif, est une preuve incontestable de la mise en place d’une nouvelle dictature.  Morsy est devenu “le nouveau Pharaon” alors qu’on se souvient que la chute de Moubarak avait été saluée comme la chute du dernier Pharaon d’Egypte. Toutes les assurances données par Morsy qu’il n’userait de ses nouveaux pouvoirs que si cela s’avérait nécessaire ne suffisent pas à dissiper les inquiétudes légitimes. Cependant, il faut aussi reconnaître que Morsy se retrouve dans une situation des plus délicates. Le pouvoir judiciaire est globalement resté fidèle à l’ancien régime et bloque les décisions du Président égyptien. L’Egypte a un grave problème. Morsy a raison sur le constat mais il se trompe sur la solution.

J’essaierai dans ce billet d’exposer quelques-uns des problèmes posés par le pouvoir judiciaire en Egypte qui expliquent la décision du Président. Il ne s’agit pas de légitimer une décision qui me semble être une mauvaise solution mais d’expliquer pourquoi le président égyptien en est arrivé à un tel extrême.

La prise de pouvoir difficile mais progressive dans un pays contrôlé par l’armée et les pro-Moubarak

Morsy est arrivé au pouvoir par les urnes le 24 juin 2012. Celui qui avait été affublé du sobriquet de “la roue de secours” car il remplaçait au pied levé le favori des candidats des Frères Musulmans empêché par une décision de justice de se présenter, n’avait alors aucun pouvoir. C’était un président nu. La constitution transitoire ne définissait pas les pouvoirs du Président et donnait le pouvoir exécutif au Conseil Suprême des Forces Armées (CSAF). Ce dernier avait également récupéré le pouvoir législatif puisque la Cour constitutionnelle venait de se prononcer sur l’inconstitutionnalité du Parlement dominé par les islamistes. En conséquence de quoi le Parlement avait été dissous.

La “roue de secours” a fait du chemin. En août, il parvenait, à la surprise générale, a écarté le CSAF et l’indéboulonnable Maréchal Tantawi alors ministre de la défense et se réappropriait le pouvoir législatif et exécutif. Fin novembre, Morsy vient de commettre un véritable coup de force en s’appropriant le dernier pouvoir qui lui échappait : le pouvoir judiciaire.

On peut hurler à la dictature, mais cela ne nous dispense pas d’essayer de comprendre pourquoi Morsy a commis ce décret.

Morsy est arrivé au pouvoir dans un pays dans lequel tous les postes clés étaient occupés par des individus nommés par Moubarak. La question se posait alors de savoir comment Morsy allait pouvoir gérer ses relations avec le Ministère de l’Intérieur et la police qui jusque là, avait mené la vie dure aux Frères Musulmans. Morsy a lui-même connu la prison. Mais finalement, la plus forte résistance vient du pouvoir judiciaire.

Par trois fois depuis son élection, la Cour constitutionnelle a infligé des revers cinglants au nouveau Président.

Le Président avait, dans un premier temps, refusé de prêter serment devant la Cour suprême constitutionnelle, connue pour sa fidélité au raïs déchu, comme c’est la tradition. Il avait alors insisté pour prêter serment devant le Parlement, tout juste dissous mais seul organe démocratiquement élu. Les juges ont alors averti que prêter serment devant le Parlement en lieu et place de la Cour serait considéré comme invalide. Morsy n’a eu d’autre choix que d’obtempérer.

Quelques semaines plus tard, Morsy a dû revenir sur sa décision de réinstaurer le Parlement après que la Cour Constitutionnelle avait décrété que cette action était invalide. Le Club des Juges, fidèle à l’ancien régime a été même jusqu’à exiger que le Président s’excuse dans les 36 heures pour avoir violé une décision de la Cour.

En Octobre, Morsy a connu son troisième revers lorsqu’il a été contraint de revenir sur sa décision de révoquer le Procureur Général Abdel Méguid Mahmoud, un pro-Moubarak assumé. Mahmoud, qui s’est vu offrir en compensation un poste d’ambassadeur au Vatican, a fait savoir que le Président n’avait aucun pouvoir pour le révoquer lui, ainsi qu’aucun  des autres membres du pouvoir judiciaire.

Une justice anti-révolutionnaire

La décision de Morsy de révoquer le Procureur Général en octobre est intervenue le lendemain du jugement innocentant 24 accusés qui comparaissaient pour leur implication dans la “Bataille du Chameau” le 2 février 2011. Cette relaxe avait suscité la colère de nombreux Egyptiens ; Abdel Méguid Mahmoud avait alors été accusé d’avoir présenté un dossier à charge quasiment vide.

Ce procès a été l’un des plus médiatisés, mais de nombreux autres procès intentés contre des responsables du Ministère de l’Intérieur ou des policiers se sont soldés par la relaxe des accusés.

Quelques exemples :

24/03/2012 “Un autre policier accusé d’avoir tué des manifestants acquitté”

13/05/2012 “La cour acquitte un policier d’As Salam accusé d’avoir tué des manifestants lors du “Vendredi de la colère””

17/05/2012 “La cour déclare “non-coupables” les 14 policiers accusés de meurtres pendant la Révolution”

22/05/2012 “5 policiers de Giza condamnés à 10 ans de prison pour avoir tué des manifestants”

C’est la plus lourde peine infligée à des policiers au cours de tous les procès intentés. Lors de ce même procès, 3 policiers ont été suspendus pendant un an et 10 autres acquittés.

30/05/2012 “Un policer condamné à mort obtient une sentence plus clémente de 5 ans de prison”

L’homme, un sous-officier du Caire a été condamné à mort par contumace pour le meurtre de 18 manifestants. S’étant par la suite rendu à la police et ayant fait appel, sa peine a été commuée à une peine de 5 ans de prison. Le policier dit avoir l’impression d’être le bouc-émissaire du ministère de l’intérieur.

31/05/2012 “Quatre policiers accusés du meurtre de manifestants ont été acquittés”

Dans un excellent article publié sur Egypt Independant, Ahmed Ragheb, le Directeur du Centre “Hisham Mubarak Law” explique comment les plaintes remises au Procureur général ne font pas l’objet d’enquêtes sérieuses.

Et le dernier procès en date, 22/11/2012 “Deux policiers acquittés pour le meurtre de manifestants révolutionnaires”

A la suite du verdict, la mère d’un des manifestants tués éclate en sanglots et déclare “J’étais sûre qu’ils allaient acquitter les accusés. Voyons ce que le Président Morsy va faire avec eux”.

Quelques heures plus tard, la mère du manifestant a la réponse du Président. C’est le premier point du décret constitutionnel de Morsy.

“1) Toutes les enquêtes sur le meurtre de manifestants ou sur l’utilisation de la violence ou de la brutalité à l’égard des manifestants seront reconduites. Les responsables politiques et exécutifs de l’ancien régime qui sont impliqués dans ces cas seront rejugés, conformément à la Loi sur la protection de la révolution et d’autres lois.

Le début de cette déclaration concerne bien les cas mentionnés plus haut. La suite concerne plutôt les responsables de l’ancien régime. Moubarak est ses sbires parmi lesquels l’ancien ministre de l’Intérieurn Adly font l’objet de nombreuses accusations. Plusieurs dizaines de plaintes ont été déposées contre le dernier premier ministre Shafiq, avant même qu’il soit battu au deuxième tour de la présidentielle. Aucune de ces plaintes n’a été instruite et l’individu a tranquillement pris le temps de se réfugier aux Émirats.

Quant à Moubarak et ses sbires, on se souvient de ce verdict en juin dans lequel il avait été condamné à la prison à vie (à 84 ans) tout comme son Ministre de l’Intérieur Adly pour ne pas avoir été capable d’empêcher les forces de police d’utiliser une répression terrible à l’encontre de manifestants désarmés. Au cours du même procès, tous les autres responsables du Ministère de l’Intérieur avaient été acquittés. Alors que des cris de joie avaient retenti à l’annonce de la condamnation à la prison à vie de l’ancien Raïs, ils se sont vite mués en cris de colère au fur et à mesure que le juge prononçait les acquittements. Si la responsabilité de  Moubarak et Adly se limitait à leur impuissance d’empêcher les crimes et que les gradés du ministère de l’intérieur étaient acquittés, QUI étaient responsables des presque 1000 morts lors de ces 18 jours d’insurrection? Jamais, les révolutionnaires n’ont ressenti autant le mépris de la justice à leur égard et à l’égard des familles des martyrs que ce jour-là.

Morsy, sans doute dans une tentative de désamorcer la bombe qu’il larguait, a fait référence aux martyrs à la suite des 7 points de sa déclaration. Il annonce des pensions complémentaires à tous ceux qui ont été grièvement blessés (paralysie, cécité ou autre blessure incapacitante) pendant les 18 jours du soulèvement et les affrontements ultérieurs : le massacre de Maspero (les victimes ont été principalement des Coptes), les affrontements de la rue Mohamed Mahmoud, ceux du Cabinet ou de tout autre événement approuvé par le Conseil national pour le soin des familles des martyrs.

Morsy contre la Cour Constitutionnelle

Un autre point a été ajouté à la suite du décret constitutionnel de Morsy, il énonce la révocation du Procureur général. Par décret présidentiel, Talaat Ibrahim Abdallah devient le nouveau Procureur Général.

C’est pour empêcher la Cour constitutionnelle d’interférer dans cette décision que Morsy a publié le point 2 de son décret constitutionnel. “Aucune des déclarations constitutionnelles, lois et décrets pris depuis que le Président Morsy a pris le pouvoir le 30 Juin 2012 ne peuvent être portés en appel ou révoqués par toute personne ou organisme politique ou gouvernemental jusqu’à ce qu’à la ratification d’une nouvelle constitution et l’élection d’un nouveau parlement.”

Alors que la Cour constitutionnelle avait dissous le Parlement en juin, des rumeurs insistantes faisaient état d’une prochaine dissolution de la Chambre Haute; le Sénat, par cette même Cour.

L’autre pierre d’achoppement entre Morsy et la Cour concerne l’assemblée constituante en charge de la rédaction d’une constitution pour l’Egypte.

Revenons maintenant sur  cette assemblée.

La première assemblée constituante largement dominée par les islamistes a été dissoute par la Cour Constitutionnelle en Avril 2012.

Après de nombreuses tractations quant à sa composition, une seconde assemblée a été constituée en juin 2012. La mission de ses 100 membres : rédiger une constitution avant le 1er décembre 2012. A plusieurs reprises, l’assemblée a été menacée par la Cour constitutionnelle qui devait se prononcer sur sa constitutionnalité. Ayant été nommée par les membres d’un parlement qui a été jugé inconstitutionnel et donc dissous, la question se posait effectivement de sa propre constitutionnalité. Après avoir repoussé sa décision plusieurs fois, la Cour constitutionnelle a finalement décidé de laisser du temps aux membres de l’assemblée pour finaliser la rédaction de la constitution jusqu’à la fin de leur mandat en décembre. Une première version de la Constitution commence à circuler. Mais les 100 membres de l’assemblée ne s’entendent pas. Début novembre, les représentants chrétiens claquent la porte avec plusieurs libéraux. Ils accusent les islamistes de vouloir proposer une Constitution à la va-vite et sans réelle concertation. Ils s’inquiètent également des nombreuses références à l’Islam que les Frères Musulmans et les Salafistes veulent introduire. Fin novembre, le poids des islamistes dans l’Assemblée constituante est encore plus lourd. Mais son mandat touche à sa fin et la version finale de l’assemblée n’a pas encore été publiée. Si la Cour constitutionnelle dissout l’Assemblée constituante, la situation sera complètement bloquée, puisqu’il n’y a plus de députés pour nommer de nouveaux membres de l’assemblée constituante et qu’on attend d’avoir une constitution pour organiser de nouvelles élections parlementaires. Il ne restait donc plus que quelques jours avant de se retrouver dans une situation de blocage complet.

D’où le le point 4 de la déclaration constitutionnelle de Morsy : “L’Assemblée constituante est maintenue pour deux mois afin de rédiger la nouvelle constitution. L’article 6 de la Déclaration constitutionnelle du 30 Mars [2011] stipulait que l’assemblée devait finaliser le projet dans les six mois suivant sa constitution, mais ce délai a été modifié et porté à huit mois.”

D’où l’importance du point 2 immunisant les décrets présidentiels contre tout recours en justice.

Face au tollé du décret présidentiel, les pompiers ont tenté d’éteindre l’incendie. Morsy n’utilisera pas ce décret sauf s’il est obligé.

Les choses s’accélèrent de façon dramatique. Face aux manifestations de plusieurs centaines de milliers d’Egyptiens  à Tahrir et ailleurs en province, le pouvoir a décidé de pousser l’assemblée constituante (qui a encore perdu de nouveaux membres après le décret présidentiel dont Ayman Nour, figure emblématique de l’opposition libérale) à finaliser la rédaction de la constitution pour pouvoir la soumettre au vote interne jeudi 29 novembre puis au référendum dans la quinzaine suivante.

Une fois la constitution adoptée, un nouveau Parlement pourra être élu et le Décret constitutionnel de Morsy sera automatiquement dissous.

novembre 6th, 2012

Campagne du CCIF contre l’islamophobie. Et maintenant qu’est-ce qu’on fait?

Islamophobie décomplexée

J’ai réagi maintes fois ici ou sur Twitter aux provocations, diabolisations, humiliations distillées pas ces faiseurs d’opinion à travers les journaux. Finalement, face à ce déferlement incontrôlable, nous n’avons qu’une seule option : en rire. Sinon, on devient mauvais ou malheureux (ou les deux).  À y réfléchir, ces faiseurs d’opinion sont franchement pathétiques et ridicules.
La dernière Une du Point illustre ce pathétisme.

D’après “Arrêt sur Images”, la photo en gros plan de la femme aux yeux bleus en niqab faisant face à une policière a été prise lors d’une manifestation de femmes voilées à Lille. Elles étaient une dizaine et ont été priées de lever le camp avant même d’avoir déplié une banderole. C’est ça l’islam sans-gêne dénoncé par le Point? Une poignée de musulmanes? Combien de maris ont pris à partie un médecin qui examinait leur femme? Combien étaient musulmans? Combien étaient saoûls? Combien étaient abrutis? On est en train de nous faire croire que la France est menacée par une forme d’islam agressif dont on ne connaîtrait pas bien les contours marquant la limite entre l’islam agressif et l’islam paisible. Confusion qui rend suspect tous ceux qui se reconnaissent musulmans.
Le type qui va prier sur sa pause déjeûner le vendredi et qui arrive tard parce qu’il ne peut pas prendre plus d’une demi-heure de pause et qui est contraint de prier dans la rue parfois dans le froid, parfois sous la pluie, est-il un musulman agressif, un musulman sans-gêne? Les rédacteurs du Point croient-ils sincèrement que si ce type avait le choix entre prier dans la mosquée ou dans la rue, il s’obstinerait à prier dehors juste pour emmerder les “Français”?
Finalement, les plus agressifs, les plus sans-gêne, les plus troubleurs de l’ordre public, les plus gros appeleurs de haine, c’est bien cette presse qui dispose d’une large couverture.

Depuis quelques temps, j’ai pris partie de rire et de tourner en dérision, ces Une de magazines (Le Point, L’Express, Valeurs actuelles…), ces déclarations de politiques (Copé, Valls,…) ou d’éditocrates (Fourest, FOG, …). Si on ne fait pas ça, c’est la déprime assurée. Pour aider, il y a aussi les articles de tous ceux qui dénoncent cette mercantilisation des peurs (Pierre Tévanian, Pascal Boniface ou Arrêt sur Images qui préfère aussi en rire).

Mais parfois, il y a des trucs qui ne passent pas. Le sondage de l’IFOP commandé par le Figaro m’a fait mal aux yeux. On peut longtemps discuter sur la perversité de ce sondage. Lire à ce sujet l’excellent décryptage qui en est fait par Tévanian.
Il n’empêche que les résultats sont là et je ne pense pas que mêmes posées autrement les réponses auraient été fondamentalement différentes.
Je suis interloquée par la réponse sur l’édification des lieux de culte. 43% s’oppose à l’édification de lieux de culte pour les musulmans. On pourrait en être attristé mais se dire que ce n’est qu’une minorité. Une grosse minorité certes, mais une minorité quand même. Et là, horreur, on se rend compte que ceux qui sont favorables ne sont que 18%. On se croirait en Arabie Saoudite. Mais qu’est-ce qu’ils veulent les gens à la fin. Ils ne sont pas contents à cause des prières de rue mais ils ne veulent pas non plus de l’édification de lieux de culte. En gros, la France, c’est pas “tu l’aimes ou tu la quittes” c’est plutôt “t’arrêtes d’y pratiquer ton islam ou tu la quittes”
Bref, tout cela est nauséabond, mais ce qui me fait le plus mal, c’est qu’on ne vit pas dans des ghettos, entre nous, on vit avec eux. Ils sont nos collègues, nos profs, nos étudiants, nos parents, nos voisins et même nos amis. Bref, ils nous connaissent, ils nous voient vivre.

Je tire deux conclusions de ce sondage :

Le premier, c’est la réussite incontestable des distilleurs de haine, ceux dont je parlais plus haut qui sont parvenus à force de matraquage médiatique et d’occupation de l’espace à présenter une communauté musulmane encline au fanatisme et s’auto-excluant de la communauté nationale.
Je m’étonne pour ma part qu’il n’y ait pas plus de fanatisme et d’extrémisme musulman violent en France parce qu’à force de crier au loup, on finit toujours par l’attirer. Les Américains en ont fait l’amère expérience en Irak. Et ce n’est pas le démantèlement d’une cellulette djihadiste de convertis qui doit nous faire croire que la France doit se préparer à l’entrée en action d’une 5° colonne verte.
Au lieu de désamorcer les tentations communautaristes (si tant est qu’il y en a), ces éditocrates “un peu islamophobes” sont parvenus à monter les communautés les unes contre les autres. Le truc, c’est que les musulmans dans leur écrasante majorité, non seulement n’ont aucune envie de s’opposer au reste de cette communauté, mais qu’en plus, ils se sentent partie de cette communauté.

La seconde conclusion est l’incapacité que nous avons, nous musulmans français, à faire entendre notre voix. Et pourtant, que d’énergie dépensée à débattre, à discuter, à prouver (moi la première) qu’on n’est pas méchant et que la laïcité est nous convient tout à fait mais qu’on voudrait qu’elle soit vraiment appliquée et pas manipulée et que nous serions plutôt reconnaissants envers certains politique et éditocrates s’ils pouvaient arrêter de faire leur beurre sur notre dos. Je l’ai déjà dit en réagissant à l’affaire du film islamophobe et l’embrayage dans son sillon de Charlie Hebdo, à force de nous défendre, justifier, d’expliquer nous laissons de côté des problèmes sociaux bien plus urgents, bien plus graves. Finalement, nous reprochons aux politiques de nous prendre comme bouc émissaire pour détourner l’attention des Français des problèmes économiques, et nous fonçons systématiquement dans le panneau, en réagissant au quart de tour (par des articles ou des manif contre un film débile). Faisons-nous mieux? Valons nous mieux?

Que Faire? L’action du CCIF.

Pour répondre à l’exclusion imposée par les éditocrates, le CCIF a lancé une formidable campagne rappelant, que nous musulmans, “nous sommes (aussi) la nation”.

C’est une très belle campagne, propre, professionnelle, percutante avec des visuels travaillés et ça convaincrait sûrement bon nombre …. d’Américains. Mais nous sommes en France. Et je ne pense pas que cette campagne aura un impact positif. 60% des sondés de l’IFOP pensent que l’islam est trop visible en France. Difficile de savoir si le problème vient plus de la visibilité des musulmans eux-mêmes ou du tapage médiatique qui est fait autour.
Certains se réjouiront de voir que les musulmans sont capables de communiquer, de présenter une image très éloignée de celles présentées par les médias. Mais ceux qui s’en réjouiront, sont ceux qui sont déjà convaincus. Or, le but de la pub, ce n’est pas de convaincre les convaincus, c’est de faire changer d’opinions aux autres.Les pro-éditocrates, quant à eux, ont érigé leurs certitudes en dogme, ils ne changeront pas d’avis. Il reste donc une dernière frange, les gens qui répondent à “ni l’un, ni l’autre” dans le sondage de l’IFOP. Il est probable que la préoccupation première de ces gens-là concerne plutôt leur boulot, leur pouvoir d’achat et le prix du litre de gazole. Ils en ont marre de cette surmédiatisation des musulmans. Ce n’est pas leur problème. Et la campagne du CCIF risque fort de provoquer une indigestion.
J’avais particulèrement apprécié la réponse du CCIF à la provocation du petit pain au chocolat de Copé. Ils avaient organisé sur le parvis de St Lazare une distribution de petits pains gratuite. Avec le sourire. Quel a été le bilan de cette opération? J’ai suivi quelques personnes qui y étaient et qui twittaient les réactions des gens. J’ai été choquée de lire que beaucoup de gens préféraient les éviter et refusaient parfois sèchement leur offre. Au final, ont-ils fait changer d’avis à certaines personnes?
Voilà pourquoi je pense que la campagne CCIF ne produira pas les effets escomptés. Mais peut-être fallait-il que ça soit fait étant donné que rien de ce genre, ni de cet ampleur n’a jamais été réalisé.

Faut-il pour autant ne rien faire, ne rien dire et accepter avec fatalité notre statut de victime ?

Ca serait trop facile. Le chantier est énorme. On nous reproche souvent de ne pas avoir fait notre “Vatican II” et c’est vrai, tout occupé que nous sommes à nous défendre, nous ne nous occupons plus de nous-mêmes. Il nous faut réfléchir sur notre place dans la société en général et plus particulièrement dans cette société sécularisée française. C’est une tâche à laquelle des penseurs, des chercheurs ou philosophes se sont attelés et qu’il faut continuer, compléter voire contester. Il ne faut plus laisser les autres penser à notre place ou au minimum penser avec eux.
Finalement, on donne beaucoup plus d’importance aux islamophobes qu’aux musulmans qui se battent pour que les choses aillent bien. N’est-il pas préférable de parler du Big Up Project de Mélanie-Diam’s en faveur des enfants en Afrique ou de tous ces gens qui font un travail formidable dans les banlieues. Cela peut susciter des vocations. Nous leur reprochons de ne parler que des choses qui vont mal mais parlons-nous des choses qui fonctionnent et encore plus, nous donnons-nous la peine de faire des choses qui fonctionnent? Il n’est pas nécessaire de faire nos petites actions dans notre coin. On peut aussi s’insérer dans les actions qui existent déjà…si on veut de nous. C’est l’occasion de faire quelque chose ensemble et d’oeuvrer pour le bien commun.

Je crois qu’il faut qu’on arrête de ne vouloir se voir beaux et propres dans les yeux des autres. C’est peine perdue, ils ne veulent pas nous voir.

octobre 16th, 2012

L’antisémitisme existe aussi dans les beaux quartiers : je l’ai rencontré

La bête immonde est de retour nous dit-on. “ Il est là, et bien là, avec ses cellules combattantes, ses figures emblématiques, ses petites frappes et ses caïds passés sans transition du gangstérisme au djihad, ses idéologues, ses prêcheurs.” nous dit BHL. L’antisémitisme des banlieues, comprendre l’antisémitisme arabe ou même musulman aurait supplanté l’antisémitisme pur produit du terroir de grand-papa.

Est-ce bien vrai?
Je remarque déjà que dans son édito à paraître le 18 octobre dans le Point, BHL ne mentionne pas le succès du hashtag #lebonjuif. Des blagues douteuses voire carrément gerbantes qui ont circulé toute la journée du 10 sur Twitter. Leurs auteurs n’étaient pas particulièrement banlieusards, ni arabes, ni musulmans.

J’ai été deux fois confrontée à des paroles violemment antisémites.

La première fois c’était lors d’une manif de soutiens à la Palestine à laquelle je participais à la fin des années 90. Arrivés à République, deux excités (un homme et une femme de 40-50 ans) d’apparence très musulmane se sont mis à gueuler qu’il fallait aller cramer une synagogue. Très vite, d’autres manifestants, tout autant d’apparence musulmane ont vivement calmé leurs ardeurs en leur disant que si on voulait aider la cause palestinienne, il fallait faire en sorte que les juifs se sentent bien en France et ne soient pas tenter d’émigrer en Israël. Les deux excités se sont bien calmés et se sont trouvés très niaiseux.

La deuxième fois, c’était à peu près à la même époque. Un avocat flairant le contrôle fiscal m’avait embauchée (au black) pendant une petite semaine pour remettre sa compta en ordre. Du “pain béni” pour la petite étudiante fauchée que j’étais. C’était un cabinet cossu dans le 14° arrondissement. Un jour, le type s’est mis à a parler devant moi avec une de ses amies. Ils regardaient ensemble des CV et faisaient des blagues nulles sur les candidats. A un moment, l’avocat s’exclame “tiens regarde, encore un juif qui se cache”. Il parlait d’un candidat qui avait un nom comme  “Cohen” affublé d’un préfixe ou d’un suffixe. Petits rires entre amis, j’espèrais ne pas avoir compris et me replongeais dans les innombrables notes de resto à enregistrer dans la catégorie “frais de représentation”. Comme pour me sortir de mon ignorance toute provinciale, l’avocat reprends “je les repère les juifs qui candidatent et je leur colle des étoiles jaunes sur leur CV”. Si la teneur des propos m’a profondément choquée, j’ai sans doute été encore plus choquée que ces propos soient tenus devant moi comme s’ils pensaient que je partageais tout naturellement leur bêtise.

Loin de moi, l’idée de dire que cet antisémitisme est surtout l’apanage du certaine bourgeoisie parisienne. En fait, il me revient à l’esprit qu’avant même d’émigrer à Paris, je l’avais aussi rencontré en Bretagne. Il y avait ce jeune paumé à Clocher-Les-Bécasses qui avait le cheveu ras, faisait des saluts nazis et entraînait ses talents d’artiste en barbouillant les murs de la chapelle de croix gammées. Les potes en parlaient parfois avec un mélange de dégoût et de mépris. Ceci dit, les blagues foireuses de l’avocat me choquent bien plus que les saluts nazis de ce pauv’ type.

septembre 27th, 2012

La révolte oubliée des enseignants égyptiens

Il s’est assis en face de moi. Il m’a saluée et m’a regardée sans rien dire. Puis, il a sorti son passeport flambant neuf et me l’a tendu. Il m’a suppliée de l’aider à partir en France. Il voulait partir, par n’importe quel moyen, n’importe où; mais j’étais là et j’étais Française. Il avait les yeux humides. Que dire, que faire face à ce désespoir? Comment pouvais-je aider, réconforter, moi qui ai le choix d’ici ou d’ailleurs.
Peut-être que la meilleure chose que je puisse faire, c’est de vous raconter le désespoir d’Ahmed, pas encore trente ans, enseignant en Égypte; en grève avec ses camarades depuis le 11 septembre.


Je les ai découverts par hasard. J’avais à faire dans le quartier. Ils avaient envie de communiquer et j’avais envie d’écouter. Ils m’ont parlée  en anglais, en français, en arabe, parfois plusieurs à la fois. Ils m’ont invitée à m’asseoir, à l’ombre des toiles de fortune. Finalement, je suis restée deux heures avec eux, à les écouter, les uns après les autres. Et puis à observer. J’ai rencontré les journalistes d’Al-Ahram, et d’autres journaux égyptiens. Je les ai interrogés sur la visite éventuelle de la presse étrangère. Ils étaient excités parce que les médias français devaient venir. J’ai attendu avec eux… longtemps, mais la presse française n’est pas venue. Les rédactions avaient redéployé leurs journalistes vers une autre actualité plus sensationnaliste. Les “émeutes” en réaction au film anti-islam en étaient à leur deuxième jour et quelques jeunes excités avaient transformé le quartier en champ de bataille. Que peut bien peser devant ce non-événement à résonance internationale, le sit-in de quelques dizaines d’enseignants devant le bureau du Premier Ministre?

Sept d’entre eux ont débuté une grève de la faim. La chaleur de septembre rend la grève plus éprouvante et puis il faut aussi subir les salves de gaz lacrymo pourtant lancées à plusieurs centaines de mètres par les forces de l’ordre. En deux heures, nous avons été arrosés une demi-douzaine de fois.

L'homme à la banderolle est un gréviste de la faim

L’éducation. Un problème récurrent en Égypte.

Un problème dont les autorités décident de temps à autre de faire la priorité numéro 1. Mais finalement rien ne change. Le secteur reste profondément sinistré.

L’école est obligatoire en Égypte de 6 à 14 ans. Le secteur privé a été pendant longtemps principalement pris en charge par les écoles confessionnelles, les écoles chrétiennes et plus récemment azharites. Depuis quelques années se développent également les écoles de langues. Les frais de scolarité sont variables, ils peuvent aller de quelques petites centaines d’Euros à plus de 5000 Euros par an et par enfant. Hormis les moins chères et au prix d’énormes sacrifices pour les familles, ces écoles privées restent inaccessibles pour une majorité d’Égyptiens (40% de la population vit sous le seuil de pauvreté).

Si le secteur des écoles privées est si florissant, c’est  parce que que l’école publique est moribonde.
L’école publique et gratuite était un des grands projets de Nasser voulant mener à bien sa réforme socialiste par l’éducation des classes populaires. Même si les résultats n’ont pas atteint les objectifs, il faut reconnaître que durant sa présidence, d’importants secteurs de la population, notamment, dans les communes rurales ont eu l’accès à l’éducation publique et gratuite. C’est l’époque où l’école joue son rôle d’ascenseur social et permet aux bons élèves des classes plus populaires d’accéder à l’université, puis à des métiers jusque-là réservés à l’élite aristocratique.

Depuis l’arrivée de Nasser au pouvoir en 1954 jusqu’à aujourd’hui, l’Égypte a fourni des efforts importants pour permettre à tous ses enfants de bénéficier d’une éducation.
Entre 1971 et 2009, le taux d’inscription dans les écoles est passé de 60% à 96%. Cette hausse a surtout bénéficié aux filles puisqu’en 1971, elle n’était que 46,5% à être inscrite (contre 73,5% de garçon). En 2009, la disparité entre les filles et les garçons s’est considérablement réduite (94% vs 97,5%). L’illettrisme (population de plus de 15 ans) a très sensiblement reculé passant de 53% en 1990 à 38% en 2010, avec cette fois une forte disparité entre les hommes 80% et les femmes : 63,5%. Mais ces chiffres cachent une triste réalité. Ils ne prennent pas en compte l’absentéisme. Des enfants inscrits mais qui finalement travaillent. Ils ne tiennent pas compte de ces enfants marginaux non déclarés, non recensés et bien sûr non scolarisés. Mais plus grave, alors que les taux d’inscription atteignent presque ceux des pays développés, l’enseignement public n’a cessé de se délabrer. D’abord, la pédagogie n’a pas été revue depuis des décennies et ne permet pas de préparer l’élève à la vie universitaire.  On développe à outrance le “par cœur” et néglige complètement l’esprit critique ou analytique. Sans compter les punitions corporelles largement répandues. L’autre problème des écoles publiques est directement lié à la  manifestation en cours. Les instituteurs sont sous-payés.


“Une chèvre nue ne donne pas de lait” (parole de manifestant)

“Sais-tu combien je gagne?”, me demande l’un d’eux. 375 Livres Égyptiennes (moins de 50 Euros) par mois. “Ma femme ne travaille pas, je vis en-dessous du seuil de pauvreté”. Plusieurs m’expliqueront alors leur stratégie de survie. L’un d’eux s’estime chanceux, il possède son appartement (sans doute reçu de ses parents). Un autre loue un appartement d’une pièce où il vit avec sa femme et ses deux enfants. Le loyer est de 300 LE (presque 40 Euros). Sa femme ne travaille pas. “Nous n’avons d’autre choix que de trouver un autre emploi une fois la classe terminée.” Quand l’école est fini, commence alors la seconde journée de travail. Quelques uns me disent qu’ils travaillent sur des chantiers de construction. Aucun ne m’avouera ce qui a été dénoncé comme l’un des plus gros scandale de l’éducation en Egypte. Ne pouvant se contenter de leur salaire, certains enseignants proposent des cours particuliers en dehors des heures d’école, quitte parfois à saccager leur enseignement obligatoire pour se garantir une plus grosse clientèle. En Égypte, les cours particuliers ne sont pas des cours de rattrapage pour les élèves en difficulté. Tous ceux qui espèrent voir leurs enfants réussir sont contraints d’y recourir, quitte à se ruiner. On estime aujourd’hui que 60% des enfants scolarisés reçoivent des cours particuliers (y compris les enfants des écoles privées). Aucune chance pour l’enfant dont les parents ne peuvent lui payer des cours particuliers de réussir et ce quelque soit le sérieux et l’attention qu’il porte à ses études. Le système éducatif égyptien est une machine à reproduire de la pauvreté, de l’exclusion.
Il faut également également mentionner les classes surpeuplées, dans lesquelles les enfants ne trouvent ni pupitre, ni chaise et la cruelle insuffisance du matériel pédagogique et des équipements.

D’autres semblent mieux nantis, un enseignant d’Al-Azhar me dit qu’il touche l’équivalent de 120 Euros, mais pendant 8 mois. Durant les 4 mois de vacances d’été, il touche 8 Euros par mois… De plus, son contrat, comme ceux de ses collègues est à durée déterminée et doit être renouvelé chaque année. “On n’est jamais sûr qu’on sera repris, ils peuvent nous jeter comme ça. Ça fait 10 ans que je vis ainsi.”

Visite de George Ishak : grand défenseur des droits de l'homme

Pour nos enseignants, le niveau de salaire reflète le peu d’estime que la société leur porte. “Un policier en début de carrière touche 500 Dollars” (presque 10 fois plus que les enseignants les moins bien nantis) me dira l’un d’eux. Beaucoup d’entre eux étaient sur la place Tahrir le 25 janvier 2011 et les jours suivants. Ils y sont allés pour se révolter contre l’ordre policier, contre l’injustice. Aujourd’hui, ils sont dépités. “Rien a changé. Nous sommes toujours dans un État ou le policier est plus important que l’instituteur”.

Pr Mohammad Zahran, Président du syndicat des enseignants Al-Makaryh

Pour tous ces enseignants, l’enseignement est un pis-aller. S’ils trouvent une autre opportunité, mieux payée, mieux reconnue, ils n’hésiteront pas. Titulaire d’un diplôme d’enseignant, Ayman gagnait correctement sa vie en travaillant dans le tourisme. Mais depuis la Révolution du 25 janvier et la défection des touristes, il n’a plus de boulot. Il a dû se résoudre à revenir vers son occupation première : l’enseignement.

Cette manifestation n’est pas une première pour eux, en septembre 2011, le mouvement de grève des instituteurs avait été massivement suivi. C’était une première en 60 ans. Les demandes étaient les mêmes. On leur a fait des promesses, ils sont retournés au travail. Les promesses n’ont pas été tenues. On ne les y reprendra plus.

Le jour de la rentrée 2012, 133 000 enseignants manquaient à l’appel au niveau national sur un effectif global d’un million d’enseignants.

Alors, cette fois-ci, c’est décidé, ils ne bougeront pas tant qu’ils n’auront pas obtenu ce qu’ils veulent.

UPDATE 1 :

Les enseignants ont annoncé le 25/09/2011 qu’ils suspendaient leur mouvement pour 15 jours, temps donné au ministère pour régler leur problème.


UPDATE 2 (3/10/2012) :

Les enseignants n’ayant pas obtenu satisfaction, le mouvement de grève reprendra samedi 6 Octobre, rue Qasr El Eini (voir le commentaire de Alkoga)

Blog de @alkoga pour se tenir informé de l’évolution des événements http://alkoga.blogspot.com/ (en arabe)

Niveau de vie en Égypte.
Un appartement modeste mais relativement correct dans un quartier populaire : 100 Euros
1 L d’huile : 2 Euros
1 kg de sucre : 0.80 Euro
1 kg de légumes (concombre, courgettes, carottes, aubergine, oignon pommes de terre) : 0.5 à 0.6 Euro
1 L de lait : 0.8 Euro
1 kg de poulet : 3 Euros
1 kg de viande de bœuf : 10 Euros
Trajet en microbus : 0.35 Euro
Même trajet en taxi : 8 Euros
Même trajet en bus : 0.125 Euro
Une bouteille d’eau minérale 1.5L : 1 Euro
Une bouteille de Pepsi 1.5 L : 0.5 Euro
1 paquet de chips, 0.35 Euro…
Le pain, base de l’alimentation des pauvres est subventionné, mais il faut souvent faire la queue longtemps pour en avoir.

Salaire d’une femme de ménage : environ 120 Euros.

Note sur le seuil de pauvreté. La banque mondiale a fixé le seuil de pauvreté à deux dollars par jour et par personne dans les pays en développement. En Égypte, la vie est tellement chère que ce seuil devrait être rehaussé.

septembre 19th, 2012

Va en paix Charlie, je ne te hais point.

Dans un interview donné mardi soir à France Inter, et (re)diffusé à 6.33 le 19/09 sur France Inter
Charb déclare :

On rentrera pas dans la logique des extrémistes, c’est exactement ce qu’ils ont envie qu’on fasse. C’est-à-dire que une fois qu’on aura renoncé, admettons, à représenter Mahomet, ensuite il faudra plus représenter un musulman radical, ensuite il faudra plus représenter, enfin, etc, etc… Jusqu’où on va s’arrêter après? Et, à chaque fois on nous dira après ‘ah oui, mais si vous représentez une fourmi rouge, c’est de la provocation pour les musulmans.

Si je comprends bien, Charlie Hebdo publie tout de suite les caricatures du Prophète parce que s’il cède là-dessus, un jour il ne pourra plus publier de petite fourmi rouge au risque d’offenser LES musulmans. Il y a quelque chose qui m’échappe dans la logique mais passons.

Non, je regrette, c’est pas la poignée d’excités qui décide des lois de la République.

Clap Clap Clap. J’applaudis. Oui, il a raison. Cependant, nous ne sommes pas dans un problème de loi, mais dans un problème de comportement.

Nous on se comporte normalement, dans un Etat de droit. On respecte, si possible, la loi. Quelquefois, on la respecte moyennement, donc on va au tribunal pour payer ce qu’on doit. Et voilà!

J’aimerais savoir ce qu’est la normalité pour Charb… Les musulmans souhaitant manifester respectent eux aussi, “si possible”, la loi. Ils ont déposé une demande pour une nouvelle manifestation ce week-end (c’est au moins un truc qu’ils auront appris : on a le droit de manifester, mais il faut faire une demande préalable en Préfecture). La Préfecture a rejeté leur demande : leur manifestation est donc interdite. Visiblement, la liberté d’expression, c’est pas pour tout le monde. Ce sera difficile à comprendre pour ces jeunes, surtout s’ils savent que les pro- Bashar El-Assad peuvent manifester (avec autorisation) en France. S’ils font une demande, qu’on leur refuse la possibilité de s’exprimer, il est probable qu’ils respectent “moyennement” la loi quitte à aller “au tribunal pour payer”.

Donc, on a décidé de ne pas tenir compte de la minorité agissante et beuglante et voyante qui vraiment, on a parfaitement conscience que c’est une minorité. S’occuper de ces gens-là, c’est le travail de la police, c’est pas notre travail à nous.

Bon, maintenant parlons de choses sérieuses. Charlie Hebdo décide de publier les caricatures en réaction à ce qu’il considère être une minorité “agissante, beuglante et voyante”. J’ai d’ailleurs lu, beaucoup de commentaires allant dans leur sens et se félicitant de l’initiative qui sera l’occasion de débusquer les extrémistes.

Par conséquent, pour une poignée d’imbéciles provoquée et démasquée, Charlie Hebdo blesse des millions de musulmans qui n’ont rien demandé d’autre que vivre en paix. Ceux-là aussi sont humiliés, mais souffrent en silence. Les journalistes de Charlie Hebdo sont-ils aveuglés à ce point par leur haine des extrémistes pour ne pas voir les blessures qu’ils causent? S’abstenir de publier n’a pas pour but de protéger la susceptibilité d’une “minorité agissante, beuglante et voyante” mais celle de millions de nos concitoyens. Ce n’est rien d’autre qu’une question de respect et de vivre-ensemble.

La haine comme fond de commerce

Quand Charlie veut, Charlie peut, mais encore faut-il qu'il le veuille

J’en arrive aux motivations profondes de Charlie Hebdo. Je ne vois pas dans ces caricatures, l’esprit d’une bande de copains voulant se payer une bonne tranche de rigolade. Je vois surtout des gens qui cherchent à provoquer une réaction (bien qu’ils s’en défendent). Les gars, vous trouverez TOUJOURS quelques illuminés pour réagir plus ou moins violemment à ce que vous faites. Parce que ce n’est pas l’humour qui vous anime, c’est la haine. La même haine que celle qui anime Sam Bacille alias Nakoula Bassiley Nakoula. La seule différence est que Nakoula a voulu faire un film historique et que si vous aviez fait le même film, vous l’auriez appelé “caricature”. La haine appelle la haine, la haine se nourrit de la haine. On le voit depuis 10 jours. Non, l’islam n’appelle pas à la violence, mais les hommes oui. Et ce qui nourrit cette violence et cette haine, ce n’est pas l’islam, c’est l’humiliation et l’injustice. La religion n’est qu’un prétexte, un instrument dans les mains de ceux qui sont passés du mauvais côté. Si on a vraiment à coeur de combattre le fanatisme et l’intégrisme, comme vous le prétendez, luttons tous contre l’humiliation et l’injustice. Vous pensez vous attaquer à la cause (les intégristes) et non à la racine tout en nourrissant l’humiliation et donc en nourrissant la bête immonde.

C’est votre fertilisation de l’extrémisme islamiste qui me rend triste aujourd’hui, bien plus que quelques caricatures même pas drôles.

Préférant un autre mode d’action que les manifestations, Olfa Riahi envoie une lettre à Charb dans laquelle elle dit “Je vous défie Charb, je vous défie de publier à votre « Une » quelconque caricature remettant en question l’holocauste.”
Son article ne s’arrête pas à ce défi. Il y a des choses importantes dans le cri de cette Tunisienne.

Je comprends bien la portée politique de son défi, mais ne le soutient pas. Je ne veux pas que Charlie Hebdo publie des caricatures sur les Juifs ou l’Holocauste, cela me choquerait et me peinerait. Comme j’ai été peinée par l’”oeuvre d’art” controversée : le “Piss Christ” (l’auteur avait plongé un Christ en croix dans de l’urine). Ce n’est pas une caricature judéophobe ou l’atteinte à un symbole sacré auquel je ne crois pas qui me peine, c’est le mal que l’on cause à mes concitoyens qui y croient. Pour une poignée d’extrémistes chrétiens qui a vandalisé le “Piss Christ”, combien ont été affectés en silence qu’on moque ainsi un symbole qu’ils chérissent.

Ce matin, sur Twitter, l’abbé Grosjean @abbegrosjean réagissait “Dans un monde aux équilibres si fragiles, c’est immature de dire simplement “j’ai le droit, donc je le fais”’

Ce n’est pas parce qu’on a la liberté de s’exprimer librement, qu’on doit dire n’importe quoi. On peut défendre la liberté d’expression de Charlie Hebdo, tout en regrettant que Charlie Hebdo ne soit pas plus responsable et mature. Vous êtes les enfants gâtés de la démocratie. Il y a, à mes yeux, des choses bien plus nobles à faire avec la liberté d’expression, même pour un journal satirique.

Le problème des musulmans, avec tous ces amalgames, c’est qu’on perd notre temps à se défendre, à se justifier, à se démarquer des extrémistes et dans le même temps, on doit se battre contre les radicaux que vous nourrissez continuellement. Nous sommes pris dans un cercle vicieux. On se s’en sortira pas, nous crèverons bouffés par les intégristes de part et d’autre. Mais peut-être est-ce ce que vous recherchez, une sorte de politique du pire? Je ne peux y croire. Nous, musulmans, savons que nous avons un énorme travail à faire sur nous-mêmes. Tous les croyants, de toutes les religions ont à repenser et redéfinir sans arrêt leur place dans le monde. Mais une grosse partie de notre énergie est accaparée dans ces polémiques stériles. Pourtant, aujourd’hui, j’ai envie d’espérer. Les révolutions arabes sont pour nous l’occasion d’un renouveau. Je l’observe dans les arts en Égypte, il y a un formidable foisonnement d’œuvres nouvelles, ainsi qu’un foisonnement de pensées nouvelles. J’espère voir naître de nouveaux courants, de nouvelles influences. Il faut aussi laisser du temps et accepter que cela ne progresse pas de façon linéaire, mais par à-coups avec parfois, c’est le risque, des retours en arrière. Je vis en Égypte au cœur de ce changement, au cœur de ce monde en mutation, et parfois j’ai peur, peur de quelque chose qui pourrait être pire. Mais j’espère aussi. Riche de mon histoire française, j’ai appris la patience, je sais qu’on ne peut avoir tout, tout de suite. Riche de ma compréhension de l’islam, je sais que je dois aussi être patiente face aux attaques incessantes contre ce et ceux que j’aime. Je refuse que mon âme soit polluée par la haine.

septembre 17th, 2012

La République en danger : une horde de salafistes a envahi les beaux quartiers

J’apprends donc que la République française a failli sombrer corps et âme sous les cris de 250 manifestants venus dire leur colère à Paris ce week-end. Heureusement que les troupes du Chevalier Valls sont intervenues et que ce dernier a dit que c’était absolument “inacceptable”.

Mais de qui se moque-t-on?

Je me suis déjà exprimée sur les manifestations que je trouve non seulement improductive, mais en plus, contraire à l’objectif qu’elles se donnent en participant à donner une importance démesurée à un événement qui n’en a aucune. Elles peuvent, dans certains cas, attirer des éléments incontrôlables et violents et conduire à des débordements des plus condamnables. Est-ce ce qui s’est passé à Paris ce week-end?

Les faits (tels qu’ils ont été rapportés par les médias)

Suite à des appels à manifester relayés sur les médias sociaux, environ 250 personnes se sont retrouvées place de la Concorde et ont essayé de rejoindre l’ambassade américaine. La manifestation n’ayant pas été déclarée en préfecture, elle était illégale et de fait, la police a bloqué les manifestants en bas des Champs Elysées. Les manifestants ont parlé aux journalistes et fait une prière collective sous le regard de la police. Des petits groupes ont essayé de forcer le passage et de se frayer un chemin jusqu’à l’ambassade américaine. S’en est suivi quelques échauffourées, au cours desquelles quatre policiers ont été légèrement blessés. Cent à 150 manifestants ont été interpellés. Un manifestant a été placé en garde à vue pour outrage et violences sur forces de l’ordre. Les autres ont été libérés après contrôle d’identité.

Reurters

En tant normal, ce genre d’événements n’aurait pas fait plus d’une brève dans les canards nationaux et n’aurait pas été traité dans les journaux télévisés. Mais voilà, il y avait dans le groupe une cinquantaine d’individus habillés à la “mode salafiste” qui on le sait n’est pas la mode de chez nous. Branle bas de combat, place Beauveau et dans les rédactions.

Le Monde édition du 16/09/2012 :

Plus tôt dimanche, le ministre de l’intérieur Manuel Valls avait dénoncé sur France 2 une manifestation “inacceptable”.

Qu’est ce qui est inacceptable? La manifestation illégale? La manifestation faite par des salafistes?

Ses participants, “qu’il ne faut pas confondre avec l’immense majorité de nos concitoyens, caricaturent l’islam tel qu’il est pratiqué dans notre pays”, a déclaré M. Valls.

Je veux bien, mais là, ils ne caricaturaient par l’islam. Ils disaient juste tout haut, ce que tous les musulmans pensent tout bas.

Selon lui, parmi les manifestants, “il n’y avait pas que des jeunes”, mais aussi “des petits groupes agissant que nous connaissons dans nos quartiers, qui prônent un islamisme radical”.

Donc sur les 250 manifestants, “il n’y avait pas que des jeunes”. Il y avait aussi ceux qui prônaient “un islamisme radical”. Combien étaient-ils, une cinquantaine? Moins? Et ils sont venus au centre de Paris pour prôner un “islamisme radical”? Non? Ben qu’est-ce qu’on leur reproche? D’avoir quitté la banlieue et de s’être déversé si bruyamment dans les beaux quartiers?

“N’oublions pas au mois de mars ce qui s’est passé à Toulouse”, avec les tueries de Mohamed Merah commises au nom d’Al-Qaida. “A travers Internet, à travers des déplacements dans des pays comme l’Afghanistan ou le Pakistan, il y a des jeunes dans nos propres quartiers qui peuvent être touchés par cette idéologie de la haine”.

Mais que vient faire Merah dans cette histoire et Al-Qaïda? Les manifestants sont-ils venus avec des armes? Avaient-ils des intentions meurtrières? Venaient-ils commettre un attentat? Ont-ils seulement crier des paroles de haine?

Pourtant, je lis dans Le Monde :

“On est venu pour redorer le blason de Mahomet. On est dans la liberté d’expression, on voulait marcher comme Gandhi. On demande un minimum de respect”, a expliqué Abdelnour Karzaï, 23 ans, originaire de banlieue parisienne, évoquant une manifestation “pacifique”. Il est venu “jeter un coup d’oeil après avoir vu des infos sur internet”. “On ne peut pas faire de caricature des grands prophètes”, a-t-il fait valoir. “L’ambassade américaine, c’est juste un symbole, on n’est pas là pour la brûler”, s’insurge un jeune d’une vingtaine d’années, qui a souhaité conserver l’anonymat.

Un adepte du double discours?
En passant, j’adore le “originaire le la banlieue parisienne”. Avant, on était d’origine marocaine, algérienne, tunisienne, maintenant on est “originaire de la banlieue parisienne”

En début de soirée, une dizaine de personnes dont certains vêtus à la manière des Tablighs, restaient encerclées par les forces de l’ordre près de la place de la Concorde, tandis qu’une autre dizaine attendait qu’ils soient libérés, sans slogan ni banderole.

Et on nous parle de l’impressionnante capacité d’organisation et de mobilisation de ces gens-là. Deux cent cinquante hurluberlus mobilisés par SMS et débarqués sans banderoles revendicatrices, ni slogans.

Il a raison Valls :

“La menace est là”, a-t-il mis en garde.

Ah ouais, ça fait peur. Et le parquet de Paris a même ouvert une enquête pour savoir qui était derrière tout ça.

“Je ne permettrai pas que des femmes voilées entièrement, que des prières de rue, que des slogans hostiles à des pays alliés, à nos valeurs, puissent se faire entendre dans nos rues. Je serai extrêmement ferme”, a encore prévenu Manuel Valls.

Quoi? On ne peut plus crier des slogans hostiles à des pays alliés? Je me souviens pourtant avoir manifesté avec des milliers d’autres Français, à Nantes, en 2003, contre l’intervention américaine en Irak. Et puis, on reproche aux musulmans d’être violents. Cette fois-ci, on leur reproche d’avoir prier. N’est-ce pas une meilleure façon de manifester son mécontentement. Bon, d’accord, ils n’étaient pas obligés de le faire sur les Champs….

Je retiendrais finalement ceci. Les médias se sont honteusement étalés sur la manifestation du 15/09 grâce à quoi Valls s’est fait valoir avec son discours “va-t-en-guerre”.
Les médias ont lamentablement tu une autre manifestation qui a eu lieu le 16/09 et qui a rassemblé près d’un millier de manifestants. Ils y ont crié leur amour pour leur pays : la Syrie et pour leur président : Bashar El-Assad. Ils ont dénoncé Hollande, Fabius et les volontés interventionnistes. La manifestation a été autorisée par la Préfecture et protégée par les forces de l’ordre. Qui en a entendu parlé dans les médias?

Je viens juste de tomber sur le billet de Gilles Dervers, avocat qui s’intitule” Manif’ anti-US : Valls se couvre de ridicule”. Je vous le recommande chaudement.

septembre 16th, 2012

Le tapage médiatique autour des réactions au film islamophobe : une tempête dans un verre d’eau

J’ai quand même eu un problème en écrivant le billet précédent et en m’en prenant ainsi à mes co-religionnaires, parce que finalement l’écrasante majorité des musulmans, aussi indignée soit-elle, s’est tenue à l’écart des démonstrations de ce week-end. Les manifestations de ces derniers jours sont le fait d’une infime minorité.

Qui sont les manifestants? Et au fond pourquoi manifestent-ils?

Égypte.

Tout a commencé mardi 11/09 au soir. Avec une facilité déconcertante, quelques centaines de personne sont parvenues à escalader les murs d’enceinte de l’ambassade américaine du Caire (à quelques encablures de Tahrir), à décrocher la bannière étoilée et à la remplacer par un drapeau noir que certains disent être un drapeau salafiste, ou d’Al-Qaïda. En Occident, on annonçait que des salafistes étaient responsables de ce coup de force.
Or, sur toutes les photos que j’ai vu, la foule principalement composée d’hommes jeunes n’est pas “religieusement teintée”. Finalement, je dirais même que les grandes barbes y sont sous-représentées.

Alors, pourquoi le drapeau salafiste ou djihadiste ou al-qaïdiste? A mes yeux, c’est de la pure provocation. Depuis la révolution, Tahrir regorge de marchands du temple. On y trouve multitude d’objets révolutionnaires. Les drapeaux de plusieurs pays (dont la France ou même l’Union Européenne) côtoient les drapeaux des équipes de foot nationales ou internationales, les drapeaux verts et noirs dits “islamistes”, les drapeaux pirates. On peut aussi se procurer des masques censés protéger des gaz lacrymo et des masques de Guy Fawkes (Anonymous).

Drapeaux et masques à vendre sur la place Tahrir (cliquer pour agrandir)

Nombreux sont ceux qui se sont également interrogés sur la prise d’assaut aussi facile du bâtiment le mieux protégé du Caire. Le complexe de l’ambassade américaine au Caire est surnommé la forteresse, les routes alentours sont fermées à la circulation depuis près de 15 ans.

Mercredi, les images des médias nous montraient de petits rassemblements de manifestants sur Tahrir. Au Journal Télévisé de France 2, une femme entre 40 et 50 ans; Copte, dénonce ce film scandaleux et dit qu’Obama devrait s’excuser.

Jeudi, je suis passée à proximité de l’ambassade américaine. J’y ai vu un très important déploiement de police protégeant l’ambassade. Face à eux, quelques petites dizaines d’hommes très jeunes dans deux rues différentes lançant des projectiles. Les forces de l’ordre arrivent sans difficulté à les maintenir à distance en tirant des salves de gaz lacrymogènes.

Où sont les hordes de salafistes?

Tiens un salafiste, ah non, c'est une femme (une journaliste me semble-t-il)

Un salafi déguisé?

Une ex-voiture de police

Les gazs lacrymo sont parfois violents. Les bagarres sont à peine visibles, la foule est constituée de badauds qui observent

En arrière plan, la ligne des forces de l'ordre (cliquer pour agrandir)

Côté Tahrir, une petite foule (même pas une centaine) hétéroclite manifeste. Autour de la scène, des milliers de badauds observent. Ils sont eux aussi scandalisés par le film mais ne prennent part aux manifestations. Et puis, il y a ceux qui ne font que passer. La vie suit son cours, les gens continuent de travailler.
Face aux gigantesques manifestations de l’année dernière, il ne se passe pas grand chose à Tahrir ce jeudi. Juste une bande de jeunes paumés venus casser du flic. Interrogé par un badaud sur la raison de sa présence et des combats de rue, un jeune répondra “Fuck the police”.

Les Frères Musulmans avaient initialement appelé à manifester partout en Égypte après la prière du vendredi. Les organisations salafistes ont dit qu’elles boycotteraient. Les Frères Musulmans annuleront tout vendredi matin en n’appelant qu’à une manifestation “symbolique” vendredi matin.

Finalement; vendredi, quelques dizaines de jeunes s’engageront de nouveau dans des violences avec la police de part et d’autre d’un mur construit en matinée.  A quelques centaines de mètres de là, 200 à 300 manifestants, toutes tendances confondues, dénoncent le film scandaleux.

Où sont les hordes de salafistes qui se sont déversées dans nos postes radio apportant la preuve irréfutable qu’après le printemps arabe, s’abattait l’hiver islamiste? Et Frédéric Encel d’expliquer vendredi soir sur France Inter que tout ceci était sciemment organisé, orchestré par les salafistes qui voulaient jouer la politique du pire en mettant Obama en difficulté et faire élire Romney. A chaque journal radio diffusé, le présentateur lançait le sujet en parlant de manifestations salafistes dans le monde arabe avant de joindre leurs correspondants. Vanessa Descouraux, correspondante permanente au Caire, rapportait ce qu’elle voyait : des casseurs et une poignée de manifestants, rien n’y faisait; au journal suivant, on nous reparlait de la colère des salafistes.

Un témoin rapporte qu’un groupe de salafistes est bien arrivé sur le champ de bataille mais pour demander aux gosses d’arrêter de jeter des pierres contre les forces de l’ordre et l’ambassade américaine. S’en est suivi une empoignade entre les jeunes et les salafistes.

Par ailleurs, un groupe de jihadistes porte plainte contre un sheikh, probablement de tendance salafiste, qui a brûlé une Bible en face de l’ambassade américaine du Caire.

Voilà des faits qui brouillent quelque peu les pistes de certains journalistes et analystes préformatés.

Un internaute a bien résumé le phénomène “Je pense que ces gamins qui dansent autour de l’Ambassade Américaine du Caire ont juste besoin de boulots. Je me demande ce qui se passerait si on leur demandait de se mettre en ligne pour recevoir la “green card’’

Le sentiment de frustration est profond, le film n’est qu’une excuse, un exutoire.

Soudan

Au Soudan, les foules semblaient être un peu plus nombreuses mais pas forcément plus salafistes. Il ne faut pas perdre de vue que le Soudan est black-listé par les Etats-Unis qui le considèrent comme un sanctuaire à terroristes. A ce titre le pays a été bombardé par les États-Unis, il y a quelques années. Même sous prétexte de chasse aux méchants, ce n’est pas quelque chose que la population peut oublier ou excuser. Les États-Unis ont imposé de multiples sanctions, financières, économiques et commerciales au Soudan qui plombent les efforts faits, par ailleurs, pour aider les populations soudanaises sporadiquement menacées de famine. Cela fait près de 15 ans qu’il n’y a plus d’ambassadeur américain à Khartoum.
Sur le plan intérieur, le Soudan a traversé un été de révolte. On en parle peu, mais le printemps arabe s’est aussi installé dans la capitale soudanaise sur fond de crise économique et de hausse des prix. Le mouvement n’a pas réussi à soulever les foules comme en Égypte, mais malgré la répression féroce, il perdure. Dans ce contexte, dévier la colère du peuple sur un autre exutoire est bien commode pour le régime en place. On a souvent vu, dans de telles circonstances, les imams (souvent aux ordres du pouvoir) agiter le chiffon rouge. En fait, je m’étonne qu’il n’y ait pas eu plus de manifestants.
Beaucoup se sont étonnés et se sont moqués de ces manifestants qui ont pris d’assaut et brûlé l’ambassade allemande sous le seul prétexte qu’elle était plus proche que l’ambassade américaine. Le film provenant des États-Unis n’est qu’un prétexte, tous les pays occidentaux sont vus comme islamophobes, racistes et donneurs de leçons.

Yémen

Une seule citation pour le Yémen. Un manifestant proche de l’ambassade américaine “Pour moi, ce n’est pas en raison du film, c’est plus à cause de l’accumulation des violations des USA au Yémen”. Comme le Soudan, le Yémen a été plusieurs fois bombardé par les Etats-Unis traquant les terroristes.

Afghanistan

Huit civiles ont été tuées dans l’Est de Kaboul, ce dimanche, lors d’une frappe aérienne de l’OTAN sous commandement américain. Ah oui, pardon, c’est une bavure, je veux dire un “dommage collatéral” et ça n’a rien à voir avec le sujet, revenons à nos salafistes.

Libye
Alors qu’on avait annoncé le meurtre de 4 Américains dont l’ambassadeur comme la résultante directe des manifestation à Benghazi contre le film, la piste Al-Qaïda semble être privilégiée. Une groupe de terroriste aurait tiré avantage de la confusion due aux manifestations et aux failles du protocole de sécurité américain.

Tunisie
Intéressant de constater que les manifestations les plus violentes (hormis le Soudan) ont eu lieu dans les pays qui ont renversé leur régime dictatorial et sont “en transition” : Yémen, Égypte, Libye et Tunisie.
En Tunisie, d’après les images que j’ai vues, il y avait un peu plus de salafistes, mais pas uniquement. On y retrouve aussi ces groupes de jeunes. Il faut aussi voir dans ces débordements, l’expression d’une frustration immense, d’espoirs déçus. Les réformes ne vont pas assez vite et l’avenir semble encore plus bouché qu’avant la révolution. Les révolutions ont été faites contre des tyrans et avec comme modèle, le système politique et les modes de vie occidentaux. L’effort consenti a été intense et pourtant le monde arabe en est toujours à contempler la vitrine occidentale en se faisant taper s’il se risque à y mettre les doigts (Lampedusa). Ce décalage de développement ne suffit pas animer de telles colères envers l’Occident. Il faut rajouter l’arrogance occidentale. L’Occident méprise de plus en plus les révolutions arabes; ne cesse de parler d’hiver islamiste ou d’automne intégriste après le printemps arabe. Moncef Marzouki a récemment déclaré au Figaro être scandalisé par l’image de son pays en France. Qu’un brulôt arrive par dessus, il n’en faut pas plus pour enflammer.

Arabie Saoudite
Et en ce vendredi de colère à travers tout le monde musulman, que se passait-il chez les gardiens du temple, les pourvoyeurs de fonds salafistes? RIEN
C’était vendredi, sortie Mac Do en famille…

Au total, sur plus d’1,2 milliard de musulmans dans le monde, on recense 9000 manifestants….

Les manifestations contre le film "l'innocence des musulmans" dans les principaux pays musulmans

Une chose est sûre, aujourd’hui Sam Bacile, alias Nakoula Baciley Nakoula est sans aucun doute la personnalité qui met tout le monde d’accord. Il est méprisé dans l’intégralité du monde musulman mais aussi en Occident et surtout aux Etats-Unis à l’exception d’une poignée d’intégristes qui se réjouit de la tempête déclenchée. Il y a aussi probablement par-ci par-là, quelques personnes ou groupes de personnes qui se réjouissent de l’emballement médiatique totalement injustifié et du tort qu’il cause aux populations arabes dans leur ensemble.

septembre 16th, 2012

Le film islamophobe n’était pas un film mais juste une bande-annonce : le film, c’est maintenant.

Les “violences” dans le monde musulman ont une fois de plus fait l’actualité de cette fin de semaine.

Le film qui a mis le feu aux poudres.

En juillet 2012, un certain Sam Bacile met en ligne la bande-annonce d’un film sensée présenter la vie du Prophète Mohammed. C’est un film foncièrement islamophobe qui ridiculise le Prophète, le dépaignant comme un abruti sanguinaire et obsédé sexuel (hommes, femmes, enfants). Quelques mois plus tard, la bande-annonce est traduite en arabe, paraît-il par des musulmans souhaitant dénoncer l’islamophobie de l’extrait mais je n’ai rien lu de probant là-dessus. Finalement, on ne sait trop qui est à l’origine du doublage en arabe qui a permis à ce navet cinématographique de sortir de l’oubli auquel il était promis. Cette version doublée s’est répandue comme une traînée de poudre via les médias sociaux entraînant les événements que l’on sait. Le groupe Associated Press rapportait mardi que l’énigmatique Sam Bacile s’était identifié lors d’un appel téléphonique comme étant un israélo-américain ayant obtenu 5 millions de dollars de la part de 100 généreux donateurs juifs lui permettant de faire un film visant à dénoncer ce “cancer” qu’est l’islam. Finalement, Sam Bacile n’est pas israélien,son vrai nom serait Nakoula Bassiley Nakoula  et il serait égypto-américain de confession chrétienne. Rien n’est moins sûr quant à l’existence des “généreux donateurs juifs”. Ni même de l’existence d’un film puisque seule la bande-annonce est disponible. Les acteurs qui ont pu être contactés disent qu’ils ont été trompés, ils devaient jouer “les guerriers du désert”. Les dialogues mêmes ne sont pas ceux qu’ils ont prononcés.

Nakoula Bassiley Nakoula devait être interrogé par le FBI en raison de violations possible de sa liberté conditionnelle

Les premières réactions au film.

Les condamnations du côté arabe et/ou musulman ont été unanimes.. Du salafiste pur et dur au musulman non pratiquant voire non croyant en passant par les Coptes, tous condamnent le film. Si beaucoup s’offusquent du contenu même, insupportables à leurs yeux; d’autres mettent plus en avant l’intention haineuse du réalisateur.

On a bien souvent du mal à comprendre en Occident pourquoi les musulmans, même les plus laïques ont du mal à accepter la critique des symboles religieux. C’est sans doute que l’islam et ses prophètes au premier rang desquels Mohammad font partie intégrante de l’identité arabe et au-delà, du monde musulman. Insulter l’identité, c’est insulter l’individu qui s’y reconnait. Toutes les nations ont leurs symboles qu’elles n’apprécient pas forcément de voir piétiner. Je rappelle qu’en France, le blasphème n’est pas punissable mais que l’outrage au drapeau ou à l’hymne national l’est. Très sincèrement, je ne vois pas très bien la différence entre un blasphème et un outrage sauf qu’on a remplacé un sacré par un autre sacré.
J’avais d’ailleurs publié un billet sur ce thème à la suite de l’incendie du siège de Charlie Hebdo qui avait publié des caricatures que nombre de musulmans avaient trouvé offensantes. Dans cet article, j’avais aussi expliqué comment la liberté d’expression pouvait parfois nuire au vivre ensemble. Je crois qu’on se retrouve une nouvelle fois dans ce cas de figure.


Les responsabilités

Responsabilité du réalisateur .
On peut toujours ergoter comme je l’ai vu à longueur de commentaires que ce n’est pas le film qui tue mais bien les hommes et qu’il ne faut pas enfreindre la sacro-sainte liberté d’expression. Il faut arrêter l’hypocrisie. Ce film est volontairement provocateur. Il faut se pencher sur les intentions de l’auteur. L’incitation à la haine entre communautés religieuses est évidente, on cherche la politique du pire. Au delà des réactions immédiates, il y aura bien des débats qui naîtront de cette événement. Il est impressionnant de voir comment l’intrusion d’un acteur privé, juste un seul homme dans la sphère publique en utilisant l’instrument de la liberté d’expression peut chambouler la diplomatie de l’administration américaine. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec Ben Laden. Là aussi, un groupuscule a fait basculer la politique étrangère américaine en se servant d’armes mis à leur disposition par les USA eux-mêmes. Et on se souvient au lendemain des attaques du 11/09/01; la gueule de bois des Américains se réveillant et découvrant qu’on ne les aimait pas tant que ça. Et aujourd’hui encore, les Américains ne comprennent pas. Après 4 ans d’efforts diplomatiques (discours du Caire, soutiens aux révolutions arabes, intervention en Libye), la haine envers les USA semblent être encore plus grande que lors de la période Bush.
Clinton a parfaitement résumer cette incompréhension “Hillary Clinton s’est interrogée sur les raisons d’un tel drame “dans un pays que nous avons contribué à libérer, dans une ville que nous avons sauvée de la destruction”. “ France 24
Lorsque l’action d’un seul homme met à mal la diplomatie de tout un pays, il y a de quoi se poser de sérieuses questions. Pour l’instant, les Etats-Unis disent qu’ils ne remettront jamais en cause la liberté d’expression totale. Contrairement à la France, il n’y a pas de loi interdisant l’incitation à la haine raciale. Est-ce une position tenable? Je me souviens qu’après les attaques du 11/09, il y a eu de sacrés coups de canifs dans les libertés individuelles qui ont d’ailleurs été dénoncés par les organisations de défense des droits de l’homme.

La responsabilité des manifestants ou de qui que ce soit qui a voulu mettre en avant ce navet est pleine et entière. Ces cris de colère, de haine ont mené aux débordements que l’on sait, des meurtres inexcusables. Mais le plus cocasse, c’est que ceux qui prétendent défendre l’honneur de leur Prophète, le salissent encore plus en exposant au monde entier un film vulgaire qui n’aurait pas mérité plus qu’une centaine de vues sur Youtube.

Le visionnage de quelques scènes de ce film a provoqué chez moi une grande tristesse. La tristesse de voir combien la haine avait pu motiver l’auteur. La diffusion de ce film à grande échelle par ceux-là même qui le dénoncent provoque chez moi de la rage. Oui, on est jaloux de notre religion. Oui, on aime notre Prophète. Mais peut-on s’arrêter un moment et réfléchir à la meilleure stratégie pour répondre à ce genre de provocation? Se poser la question sur la motivation de son auteur. Il veut provoquer, il veut semer la haine. Faut-il contrer ses plans ou ruer dans les brancards parce que là vraiment, il dépasse les bornes? Je l’imagine planquer chez lui, se frottant les mains et se réjouissant parce que son plan a réussi au-delà de toute espérance. Un peu comme Ben Laden qui voulait frapper les tours mais qui ne pensait pas qu’elles s’effondreraient.
Vendredi, dans la mosquée d’Ali Gomaa au 6 Octobre l’imam en charge rappelait que face à la provocation et à l’humiliation; le Prophète, faisait preuve d’une patience exemplaire. Un clair appel au calme dans cette grosse mosquée de la banlieue cairote.

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